Note sur la 15ème édition des Entretiens du Nouveau Monde Industriel

Les entretiens du nouveau monde industriel ont eu lieu les 29 et 30 novembre derniers au centre Pompidou. Une partie de l’équipe Strate Research était présente pour suivre les travaux de recherche pluridisciplinaire autour de la thématique de l’année : La société intermittente : La vie dans le (négu)antropocène

Un programme très dense sur 5 sessions thématiques a permis d’aborder la notion d’intermittence en ce qui concerne le vivant, le travail, les technologies et le virtuel ou encore le rapport à la ville.

Cet événement rassemblant des chercheur.e.s internationaux s’inscrivent dans la lignée des travaux de Bernard Stiegler dont ceux parus dans le dernier ouvrage Bifurquer, “il n’y a plus d’alternative” avec le collectif Internation. 

Nous revenons sur quelques présentations passionnantes entre théorie et expérimentation sur le terrain : 

Technique et Fermeture : pour une politique radicale des attachements par Alexandre Monnin (philosophe, ESC Clermont-Ferrand)

Dans une démarche critique face à l’existant où il faut se positionner et agir face à l’Anthropocène, Alexandre Monnin rappelle qu’il faut adopter une posture d’accueil de la technosphère dans laquelle nous sommes tous pris. Autrement dit, considérer tout ce qui a été produit et auquel il faut trouver une solution comme héritage. Or, dans tout héritage, il y a attachement et nous négligeons souvent l’attachement collectif à la technosphère qui, selon lui, renferme non seulement la partie matérielle (infrastructure technique, objets…) mais aussi une partie importante intangible comme les modèles d’affaires et les modèles managériaux et les organisations. La technosphère ainsi présentée n’est pas durable mais il reste difficile de s’en défaire à court terme. Le concept de démantèlement et de fermeture est alors engagé suite à ce constat pour nous inviter à considérer le problème d’un autre angle, en partant de l’existant et non en projetant vers quoi on veut aller. 

Dans sa démonstration théorique, A.Monnin s’est focalisé sur trois concepts clé dans la littérature et leurs articulations en fonction des courants: 

  • Le terrestre renvoie à la connexion au vivant non-humain 
  • Le global concerne les infrastructures matérielles et organisationnelles qui constituent la technosphère. Le global est la dimension qui renferme les ruines du terrestre.
  • Le planétaire ouvre sur une échelle cosmique qui nous échappe en tant qu’humain et n’est pas réductible à la capitalocène. 

Selon ces trois catégories, les théories de Latour, celles des longtermistes, les pensées planétariste (notamment de Bratton) ou encore celles des anti-civilisationnels et primitivistes peuvent être placées sur une matrice croisant un axe relatif aux croyance (entre destinée et libre-arbitre) et un axe relatif à la posture (entre décroissance vers la nature et accélérer la technologie).

Une des solutions proposées pour faire face à cette réalité en mettant en place des protocoles collectifs de renoncement mais qui implique de considérer les attachements comme “condition préalable au démantèlement”. Pour ce faire, la démarche consiste à mettre à la disposition des habitants des outils pour qu’ils élaborent eux-mêmes leur propre enquête sur leur attachement. Cette approche est d’ailleurs explorée avec les étudiants du MSc “Strategy & Design for the Anthropocene” lancé par L’ESC Clermont Business School et Strate Ecole de Design à Lyon, et a donné lieu à une publication co-rédigée avec les étudiants dans la Revue Horizons publics hors-série printemps 2021: Engager la redirection écologique dans les organisations et les territoires


Faire selon la règle sauf s’il faut faire autrement par Patrick Bouchain (architecte)

Tel un anthropologue, Patrick Bouchain questionne les problématiques urbaines avancées par les institutions en les confrontant au terrain. Il a mis en place une sorte d’université de terrain qu’il a nommé Université foraine et qui offre un espace de collaboration entre les disciplines et un lieu d’expérimentation impliquant le public directement concerné par les décisions d’une élite républicaine non formée à ces sujets. 

Comme Alexandre Monnin, Patrick Bouchain s’attèle à ce “déjà-là” dont personne ne peut faire table rase, et pointe l’importance de repenser les processus plutôt que la conception. Selon lui, l’exemple des logements sociaux illustre bien que la violence dans ce genre de quartiers est une résultante d’une mauvaise gestion des attributions des logements et non de leur forme. 

Dans cette perspective, l’architecte aborde la problématique urbaine en choisissant une échelle comprise par les habitants. L’échelle de la commune semble pour lui la plus adéquate pour adresser des solutions effectives en raison de son statut juridique. Néanmoins, l’architecte insiste sur le fait qu’il faut considérer différemment les lois communes et les lois contextuelles pour que les réponses soient vraiment adaptées au territoire. Ainsi, les expérimentations menées dans le cadre du projet La preuve par 7 (sur 7 échelles : le village, le bourg, la ville, la commune de banlieue, la métropole régionale, le bâtiment public désaffecté et l’outre-mer) ont pour but de constituer une sorte de jurisprudence pour ouvrir les possibles en termes d’aménagement urbain par les usages et “réintroduire le désir par l’agir collectif”.


La ville surexposée par Jean Richer (architecte – atelier de recherche temporelle)

Dans son intervention, l’architecte Jean Richer nous explique que l’architecture est ce qui nous apporte la mesure du monde dans lequel on vit. A partir de là, qu’en est-il de notre expérience du monde contemporain irrigué par les nouvelles technologies ? 

L’histoire de l’art (exemple du tableau d’Andrea Mantegna et de son exposition à Vicence) transpose d’un monde à l’autre (du matériel vers l’immatériel) l’être que nous sommes.  Et Paul Virilio (urbaniste et essayiste dans un texte de 1983) montrait déjà en parlant de la télévision que  l’instant de la réception live (dans l’écran)  n’est plus plus l’instant présent mais un instant faussé par l’immédiateté même. Ainsi, les nouveaux médias nous emmènent au-delà du récit d’un tableau dans une expérience vécue dont la matière peut-être interrogée.  C’est donc de l’intermittence entre le réel et le virtuel dont parle ici Jean Richer. Pour cela il va piocher dans les 2 concepts clés que Virilio à proposé en 1983 : la surface limite et la ville surexposée. 

LA SURFACE LIMITE 

Il s’agit de  la  limite entre 2 endroits (mur, seuil précisément situé par exemple). Elle peut-être  matérielle ou immatérielle et dans ce cas suppose la manipulation des sens.   L’architecture s’est médiatisée au XXe siècle en particulier par le publication de photos de villas d’architecte dans la presse (magazine Time par exemple).  Elle devient ainsi à la fois  image (diffusion grand public) mais aussi caméra  (machine de transfert médiatique). La surface vitrée (qui sert aussi à observer) de l’extérieur amène une nouvelle perspective qui modifie les frontières architecturales. 

La production architecturale contemporaine fait également une large place à cette surface limitée mais tournée vers les technologies. La façade du  musée M+ de Hong Kong est entièrement recouverte d’un écran. On peut ainsi se poser la question de l’importance de cet écran par rapport au bâtiment. Comme le montre Jean Richer, l’écran ne supplante pas l’architecture car les anciens médias ne nous quittent pas, ils sont toujours remédiés pour épouser d’autres usages ou d’autres contextes

d’un autre côté, les  imaginaires SF (romans ou ciné) mais aussi les jeux vidéos (Cyberpunk 2077 par exemple) font une large place à la ville cyberpunk et dans le jeux vidéo on voit apparaître une autre échelle, celle de la prothèse qui va permettre une expérience augmentée dans une processus de transmutation. L’expérience de la ville passe également par la photographie In-Game qui consiste à prendre des photos virtuelles dans un jeu vidéo, permettant de naturaliser ces environnements. 

LA VILLE SUREXPOSÉE 

Dans le réel, la prolifération des écrans fait que nous passons à une post réalité qui crée un nouvel espace temps technologique qui dissimule la matérialité de ses composants de ses matériaux  Pour Virilio,c’est un nouvel ordre insensible et invisible, composé / décomposé par ses phénomènes de transit et de transmission? Il n’existe plus que par l’immatérialité de son organisation. On le voit bien dans les métavers et autres promesses d’expérience virtuelles par les GAFAM. 

L’architecture des mondes virtuels par ailleurs  n’est qu’une  bibliothèque de villes détruites qui permettent d’organiser le virtuel de manière très générique. Pour Jean Richer, cela est aussi révélateur de la démarche : on prend les choses à l’envers (dans l’architecture et urbanisme, on part du site ;  là on part de l’architecture pour créer le site!). 

Ainsi, avec les nouvelles technologies notre rapport au monde est tout simplement changé. Loin de n’y voir que des dérives, Jean Richer propose de réfléchir à médium architectural qui soit capable d’articuler dans le monde virtuel une économie des dimensions, entre matérialité et immatérialité. A la manière de Giotto (1305) qui utilisait une architecture de biais pour faire adhérer le spectateur à une architecture qui n’existe pas, ne peut-on pas réfléchir à une architecture qui permette de transférer notre expérience vécue dans les mondes virtuels (mais pas maîtrisé par des grands groupes) afin que que l’on puisse se réapproprier le monde et son expérience.  (Transfert de nos vies réelles dans nos vies numériques) . 


L’élasticité du temps turfurique par Makan Fofana et Hugo Pilate (artistes et designers) La banlieue du Turfu

Faut-il toujours sortir de la banlieue pour accomplir ses rêves? C’est à partir de cette question que Makan a construit son projet et créé le laboratoire Hypercube en embarquant Hugo dans son délire imaginaire. Dilater l’espace temps pour rêver des banlieues libérées des imaginaires défaitistes en s’appropriant  de nouveaux outils (numérique et physique) et pour permettre une réflexion disruptive sur les imaginaires de la banlieue. Pour se faire des ateliers proposés à partir de séries d’associations antinomiques (Banlieue vs futur, Seine vs Planète mars, assemblée nationale décentralisée qui prenait place dans les chichas) et qui se déclinent sur différents formats, programmes, travaux d’écriture, ateliers de prototypages, collages, performances … pour faire émerger des imaginaires menés par la dynamique turfurique. 

Ainsi, des workshops de co-création numérique permettent de donner forme à l’ idée de ce que pourrait-être la banlieue du Turfu à travers une phase de réflexion et de mise en récit qui est ensuite prototypée ; alors que le format d’Agoravers de la gaîté lyrique met en valeur (porté par un regard turfurique) des usages cyber créatifs (déconstruire les stéréotypes, encourager le détournement des jeux, des plates-formes ou des outils. 

C’est surtout de rêve dont Makan et Hugo parlent ici ; une alternative concrète rêvée en temps réel à partir d’espaces. Il s’agit de s’inspirer des environnements immédiats pour dépasser les imaginaires trop sédentaires et défaitistes de la banlieue. Utiliser la technique comme support du réel et la fiction comme prétexte pour explorer d’autres manières de vivre permet comme l’a noté Vincent Puig de proposer un lieu/moment  de convergence entre culture et technique pour dépasser le dispositif et aller vers les valeurs, les représentations

Bref, un beau programme en perspective… 


La refondation de l’entreprise : une question critique et civilisationnelle par Armand Hatchuel (économiste, MINES ParisTech)

Dans la lignée du projet de Stiegler sur le travail en tant qu’espace de capacitation et porteur de noèse individuelle (capacité à produire des connaissances) et de noèse technique (capacité à créer des artefacts), et qui doit être désaliénant, déprolitarisant et non destructeur de la planète, ce qui est distinct de la notion d’emploi. Armand Hatchuel a abordé la thématique du travail en entreprise et a insisté sur la nécessité de la refondre en tant que lieu principal où se définit ce qu’est le travail. Cette refondation doit se faire en premier lieu à travers une critique historique puis théorique de la conception moderne de l’entreprise. Plus précisément, A. Hatchuel renvoie à deux lois importantes à connaître: la loi vigilance et la loi pacte. 

“ne pas ignorer que ce qui nous détruit est aussi le résultat d’une noèse technologique et mythogénique” (relatif à la capacité à produire des mythes). En rappelant la contribution des scientifiques au développement technologique (aujourd’hui en question), Armand Hatchuel invite à considérer la puissance d’une noèse collective dans la construction d’une certaine forme de mythologie, souvent d’utopie. 

Ainsi, la refondation de l’entreprise doit se faire selon deux étapes :

  • briser la représentation juridique qui a permis au monde financier de se servir de la puissance créatrice collective (ex : facebook, wikipedia…etc) 
  • reconstruire et redonner une direction nouvelle à cette puissance créatrice à travers un réinvestissement des désirs (aujourd’hui incontrôlables) pour qu’ils soient réappropriés

Pour y parvenir, Armand Hatchuel propose plusieurs voies : remettre en question le droit des sociétés et s’intéresser à l’idée de “technologie relationnelle” selon l’expression stieglerienne, sortir des doctrines des intérêts et droits individuels et rétablir une “rationalité des inconnus désirables” (la manière dont on se constitue comme sujet parce que nous savons que ça ne peut être solidaire). Ainsi, le futur individuel ne pourrait être pensé qu’en rapport à l’autre. 

Dans cette perspective, la société qui se donne d’autres missions que celles économiques permet de redéfinir le travail et redonne du sens au futur en autorisant l’individu à avoir une vision de ce qu’il peut être (et non pas uniquement faire ou avoir) malgré une grande part d’inconnus qui persistent. In fine, la société à mission semble constituer une prémisse à la bifurcation nécessaire pour la néguanthropocène. 

Toutes les sessions ont été filmées et son disponibles sur le site des ENMI, avec une multitude de références complémentaires !