Découverte du Ouishare fest, 3 jours pour retrouver le sens du temps long

Les 23, 24 et 25 juin derniers, nous avons fait la découverte d’un événement singulier. Le ouishare fest s’est déroulé à Bobigny à la prairie du canal, un cadre “champêtre” assez original pour des conférences et des workshops. La volonté des organisateurs était de proposer une expérience globale en immersion dans un environnement “éco-engagé” ayant pour but de favoriser le ralentissement, l’attention à soi, aux autres et au vivant, en concordance avec la thématique du festival nous engageant à “faire du temps long notre urgence”. 

Les 3 jours avaient pour but d’investiguer trois grandes questions:

  1. Comment prospérer dans un monde fini ? (post-croissance, systèmes financiers, villes dans le temps long)
  2. Comment faire collaborer ? (pensée plateforme, organisation décentralisée, culture collaborative, écosystème)
  3. Comment se reconnecter, penser nos interdépendances avec le vivant et les choses ? (écologie, rapport au numérique, activisme conscient)

La trame organisationnelle du Ouishare fest a été basée sur 3 actions : Préparer et s’orienter, s’organiser et collaborer, agir. Nous partageons avec vous une sélection des interventions les plus marquantes. 

Jour 1 : Préparer – S’orienter

Riel Miller, Directeur de la Littératie des futurs à l’Unesco, a initié la rencontre en nous faisant réfléchir sur notre rapport au temps long et au futur: “est-il temps d’arrêter de penser le temps et de simplement le vivre ?” Selon lui, nous ne pouvons plus nous comporter comme des colonisateurs du futur en imposant nos valeurs actuelles aux générations suivantes. Nous avons pour devoir de faire preuve d’exemplarité dans notre manière de vivre en développant une forme d’éthique et de respect du présent. Seule cette posture permet d’embrasser la complexité (théorisée par Edgar Morin) puisqu’elle inclut systématiquement le futur dans le présent considéré comme l’histoire du futur. Ainsi, concevoir le futur comme une histoire racontée du présent (storytelling) permet alors d’avoir une perception plus large qui précède nos choix et nos constructions des images dont les générations futures vont hériter. Dans cette optique, il rappelle qu’il ne faut pas éliminer nos différences mais les nourrir.

Avec une intervention intitulée “La prospérité avec une croissance significative: une perspective métamoderne”, Lene Rachel Andersen, philosophe et auteure danoise, a proposé une approche de la métamodernité à travers “The bildung rose”.

Ce modèle schématise la société en se basant sur 7 principaux domaines: la production, la technologie, l’esthétique, le pouvoir (politique), la science, les récits (ou l’histoire) et l’éthique. Selon elles, nous avons besoin de schématiser et comprendre ces domaines pour prendre des décisions éclairées. 

Cette modélisation donne lieu à une potentielle hiérarchisation de ces domaines sur trois paliers pour réfléchir leur développement: 

  • ce qui est physiquement possible ici et maintenant ( la technologie et la production),
  • ce qui serait possible (la science, le pouvoir et l’esthétique),
  • ce qui devrait être (l’éthique et les récits). 

Avec une complexité croissante des sociétés (indigène, pré-moderne/traditionnelle, moderne et postmoderne), elle présente la métamodernité non pas comme une évolution vers une nouvelle configuration des systèmes de pensées et d’actions mais comme une ère de la coprésence et coexistence de plusieurs systèmes. La méta-modernité serait alors l’ère du multicouche d’information, du réseau d’identités et d’émotions diverses, une ère où il est temps de laisser place aux combinaisons entre différentes formes de réalités et où chercher et expérimenter est une valeur à cultiver. 


L’économiste Kate Raworth fut une des personnalités les plus attendues de ce festival. Sa théorie du donut qu’elle a présenté (exceptionnellement en français) propose un outil très efficace pour repenser le modèle économique. Le donut ainsi qualifié de “boussole pour le bien être de l’humanité” permet de changer la représentation que nous nous faisons du progrès: de la ligne de la croissance infinie vers le cercle de l’équilibre dynamique. 

Grâce à la modélisation du donut, il est possible de penser une économie régénérative et distributive par le design en mettant en exergue les aspirations locales avec la responsabilité globale. En savoir plus sur la théorie du Donut 

Kate Raworth propose d’appliquer sa méthode sur chaque quartier, ville ou pays. Dans ce contexte, elle a animé un workshop pour appliquer cette théorie à la ville de Paris. 


La table ronde de l’après-midi a été consacrée à un échange autour de l’arbitrage complexe pour les grandes entreprises, entre la raison d’être et les injonctions de profit. Avec pour titre “La mission et le profit à long terme: c’est compliqué”, les quatre intervenants (Markel Gibert, co-fondateur de Travelling University; Hélène le Téno, Directrice de la fondation Jean-Noël Thorel, NAOS; Maike Kauffmann,Cheffe de projet recherche et think tank, purpose economy; et Camila Garcia, Directrice développement durable & One Planet, Blédina Danone) ont présenté les différentes initiatives dans leurs organisations qui permettent d’expérimenter et parfois de développer de nouvelles manières de considérer le profit sans renoncer à des missions telles que la RSE, et comment de petites initiatives se développent jusqu’à transformer la culture de l’entreprise sans perdre de vue le profit (autant pour le propriétaire que pour l’écosystème). Tous ont mis l’accent sur le fait qu’il faut privilégier les process (le “comment”) aux productions (le “quoi”) de l’entreprise. 

L’exemple de blédina en témoigne : en adhérant au programme B. Corp, l’entreprise a dépassé la simple certification en ouvrant une piste d’actions pour développer une économie régénérative qui apporte du profit à toutes les parties prenantes et pas uniquement les actionnaires. Camila Garcia parle d’une révolution interne puisque les employés peuvent mettre à l’épreuve l’entreprise en questionnant ses initiatives. Ceci a engendré plusieurs implications: l’impact de chaque nouvelle production est désormais étudié en amont et en concertation avec les employés et non pas uniquement au niveau du comex. C’est ainsi que l’entreprise adopte une posture plus activiste en affichant une réelle volonté d’être un acteur du changement.

Hélène le Téno affirme que ces petits changements peuvent aussi être marqués dans les qualificatifs des postes: le passage de CFO “Chief financial Officer” à CVO à “Chief value Officer” peut être perçu comme anecdotique mais est selon elle un signe d’un changement qui s’impose mais qu’il faut accompagner car l’inertie des grandes structure est assez lourde. Elle propose de former les managers à l’éthique et à l’empathie. 


La réflexion proposée par François-Xavier Petit, directeur de Martice sur l’innovation en période de crise confirme les discussions antérieures. À travers une approche historique et des exemples comme ceux de Galilé, il démontre comment, à chaque époque, innover nécessite l’appui des personnes de pouvoir et la préparation du terrain culturel. Plus encore, les qualités d’un innovateur incluent sa capacité à communiquer et faire désirer la nouveauté qu’il présente et savoir accueillir l’incompréhension et les conflits d’interprétation. En effet, la défiance face à la déstabilisation causée par la nouveauté souvent radicale, est quasi inévitable, donc pour innover il faut savoir prévoir les conditions sociales d’accueil de l’innovation. Ceci est d’autant plus évident dans le cadre organisationnel où une désarticulation de la temporalité des collaborateurs avec la vision du dirigeant est le facteur principal d’un échec pour initier un changement. 

Jour 2 : Collaborer – S’organiser 

Comme tous les jours, la journée commence par 2 interventions courtes pour “planter des graines” et initier des réflexions. Naresh Giangrande, responsable du développement de la formation, Gaia Education, a proposé de décaler notre regard de l’humain vers “autre qu’humain” qui pourrait nous indiquer comment appréhender le futur à travers la modélisation de 3 horizons qui engendrent 3 questions simples: Qu’est ce qui est en train de mourir ? Qu’est-ce qui est en disruption ? Qu’est-ce qui est en train de naître ? 

Si les cultures sont en train de mourir,  l’IA et les relations constituent l’innovation disruptive mais dont la courbe tend à décroître, ce qui est émergent ne peut exister que par une nouvelle compréhension de l’humain et de nouvelles formes de “désintermédiations”. Ainsi, pour prétendre à régénérer la terre, il faut penser à un temps de “faire avec et être avec”, et ceci n’est possible selon lui que si nous acceptons de naviguer dans ce trouble. 

Si l’histoire est une bonne source d’enseignements, que souhaitez-vous enseigner ?” Avec cette question et en se basant sur son livre The good ancestor, Roman Krznaric nous incite à penser nos actions en faisant preuve d’empathie envers les générations futures en endossant notre rôle de futurs ancêtres. Encore une fois, il s’agit d’utiliser nos acquis technologiques pour repenser notre rapport au temps et déployer une empathie intergénérationnelle. Il cite notamment l’exemple du mouvement “future design” du Japon qui à même de nous aider à être de bons ancêtres en repensant le contrat social avec les générations suivantes. Ce mouvement se base sur une méthode héritée de communautés ancestrales amérindiennes qui, pour chaque prise de décision, étudie ses impacts sur 7 générations.

Pour aller plus loin, une recommandation de lecture du livre de Rob Hopkins, Et si…on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons ?


La collaboration a aussi été abordée du côté organisationnel, entre privé et public. La table ronde “Organisations privées et intérêt général, les liaisons dangereuses ?” a permis de mettre en discussion deux protagonistes opposés: Abdellali el Badoul, fondateur de l’association Banlieues Santé et Marc-Teyssier d’Orfeuil, lobbyiste et fondateur de com’publics, une entreprise qui fait le lien entre des organisations privées et des représentants gouvernementaux ou parlementaires. L’échange dynamique et très transparent de la part des deux intervenants a permis de faire voir la différence entre le droit et le processus de fabrique de la loi, mais surtout comment les associations et les entreprises arrivent à influencer la fabrique des lois. 

La volonté exprimée par Abdellali el Badoul est surtout d’“œuvrer pour les personnes qui sont hors des droits publics” et influencer la responsabilité sociétale. Ceci se fait suivant deux étapes: cartographier le terrain (il parle de “plancton associatif” car il est quasi invisible mais il se déploie partout et est nécessaire à la survie des géants) et mettre en place des actions (et communications) locales et adaptées au public avec un savoir-faire métier et territoire, puis utiliser les preuves du terrain (en s’appuyant sur des études scientifiques) pour instaurer un nouveau rapport de pouvoir qui permet de collaborer avec les institutions privées et publiques et faire changer les choses progressivement mais concrètement.

Malgré leurs divergences sur la définition de l’intérêt général, les deux intervenants ont affirmé qu’il est nécessaire d’équilibrer les dynamiques de pouvoir du triangle état-association-entreprises.


Nous avons également pu participer au workshop “Dans la boîte noire des technologie” qui abordait la question du choix individuel et/ou collectif d’avoir un usage de telle ou telle technologie.

Utilisant la méthode du débat mouvant, cet atelier animé par Le mouton numérique, association techno-critique représentée par Yaël Benayoun, chercheuse en philosophie politique et sciences sociales, a permis d’investiguer des questions relatives à la responsabilité de la genèse, de la diffusion et de la normalisation des usages vis-à-vis de certaines technologies devenues indispensables (exemple du smartphone).

Ensuite, le débat a permis de réfléchir aux leviers pour reprendre le contrôle. Pour aller plus loin: Le livre Technologies partout, démocratie nulle part – Plaidoyer pour que les choix technologiques deviennent l’affaire de tous, de Yaël Benayoun et Irénée Régnauld (disponible dans la bibliothèque Strate Research !).


Pour clore cette deuxième journée consacrée à la collaboration, Sarah Durieux, Directrice Exécutive, Change.org France, Mahiedine Ouali, Responsable de l’Action mutualiste, MAIF et Arnaud Bontemps, Conseiller référendaire à la Cour des comptes, CPAM, ont tenté de donner des pistes pour répondre à la question “Comment militer en 2021 ?”. Ce qu’il faut retenir, et qui rejoint les précédentes interventions, c’est qu’il faut assumer une parole dissonante de l’intérieur des organisations, créer des connexions au terrain (local, territoire) et partager les expériences. Il y a une vraie sensibilité à l’incarnation. Les actions incarnées témoignent d’une sincérité et d’une vulnérabilité (jusque-là opposées aux choses qui créent de l’impact). Les intervenants ont insisté sur le fait de devoir utiliser cette vulnérabilité comme outil pour avoir de l’impact. 

Jour 3 : Agir

Pour cette troisième et dernière journée consacrée à investiguer les méthodes pour agir ensemble face aux urgences, Hervé Brugnot, éducateur à l’environnement, Anima Natura, nous a embarqué dans une exploration de notre rapport au temps en comparaison à d’autres cultures. Notre rapport occidental linéaire au temps conditionne notre être-au-monde. Ce voyage était une invitation à la dissociation entre le temps intérieur et le temps extérieur et donc entre ce qui est de l’ordre du projectif et du mental, “ce qu’il faut, ce que je dois” et ce qui est de l’ordre de l’intuitif, “c’est le moment de…”.


Le grand débat animé par Elisabeth Laville, experte RSE, portait sur “La comptabilité écologique: l’impossible équation ?” et rassemblait Hervé Gbego, président de Compta Durable, Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences, des techniques et de l’environnement, et Aude Vergne, directrice de la durabilité, Chloé. 

Même si la question d’une comptabilité de l’impact écologique a déjà existé dans l’histoire et a donné lieu à certaines régulations presque exclusivement en termes d’indemnisations financières, la notion de comptabilité écologique actuelle inclut, en plus d’une comptabilité financière, la partie extra-financière et tente ainsi de dissocier les notions de “prix” et de “coût”. 

Pour les entreprises telles que l’exemple de Chloé, mettre en place une comptabilité environnementale, même si elle reste imparfaite, a pour vertu d’être un outil de prise de conscience de l’impact de chaque process et d’initier les changements, d’abord en ce qui concerne le sourcing des matériaux puis petit à petit repenser toute la chaîne de production.


A quoi pourrait ressembler une société intermittente ?”, une discussion engagée par Vincent Puig, directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) , Giacomo Gilmozzi, Chargé d’Expérimentation, de Communication et d’Edition auprès de l’IRI, Mathieu Comas, IRI, Esther Martin, Association des amis de la génération Thunberg (AAGT) et Camille Lizop, Membre Ouishare.

En référence à la pensée de Bernard Stiegler et l’idée de dissocier les notions d’emploi (entendu comme contrainte et devoirs) et de travail (comme une production de savoir qui amène la diversité), ils nous proposent de reconsidérer la question de l’intermittence de l’esprit. Il s’agit d’une imbrication entre l’automatisation et la désautomatisation. Cette oscillation donne lieu à des espaces de respiration, de bifurcations et de rêves collectifs.

L’intermittence a pour objectif de penser les innovations et de les adopter plutôt que de les subir, mais n’est pas compatible avec le modèle productiviste puisqu’elle requiert et valorise le temps de la pensée au sein du travail. 

Une des pistes pour repenser l’intermittence est de passer de la société de partage à la société de contribution. Ceci peut aussi se faire en actualisant le statut d’intermittence pour l’étendre éventuellement à d’autres métiers. 


Enfin, la dernière table ronde rendait compte de l’énergie revendicatrice et engagée nourrie pendant ces trois jours. “Reprenons le 4ème pouvoir !” était plus qu’une suggestion mais un appel à la responsabilité individuelle face à l’information relayée par les médias.

Yves Citton, professeur en littérature et médias, Université Paris 8, a rappelé que les informations ne sont pas neutres et les a qualifiées d’affections puisqu’elles engagent nos émotions les plus profondes. Il a notamment rappelé l’asymétrie de pouvoir entre les citoyens et les médias par rapport à la capacité d’atteindre une audience donnée, “c’est de l’extractivisme attentionnel”, selon sa formule.

L’échange avec les autres intervenants et la salle avait aussi pour but de rendre compte des dérives possibles de la pensée unique véhiculée par les médias lorsque le cadre juridique protégeant la liberté des journalistes n’est pas totalement défini. Julia Cagé, professeure d’économie, SciencesPo Paris, a exposé le cas des rachats des chaînes de télévisions et de radios par des grands groupes industriels. 

Néanmoins, dans cet élan nécessaire de reprendre le 4ème pouvoir par les citoyens, une initiative de création du média indépendant “la chaise pliante” a été présentée par son fondateur, Nawufal Mohamed et a permis de montrer que des alternatives sont possibles, et que notre rôle en tant que citoyen est de leur donner plus d’audience donc plus de pouvoir ne serait-ce que par l’effort de les suivre et de leur consacrer notre attention.

In fine, ce qu’il faut retenir de ce festival au format singulier, c’est qu’il faut développer des initiatives quelque soit leur taille et leur portée. Le fait d’y insuffler de la sincérité et de partager cela avec les acteurs du terrain, d’être au plus près des préoccupations des habitants, ne peut que rallier du monde et œuvrer dans le sens d’un changement salutaire pour tous.