Retour sur le séminaire CORPS-PRENDRE [2]

Les activités du séminaire CORPS-PRENDRE se sont poursuivies en explorant un nouveau champ lors de la 2ème séance, celui de la philosophie et celui du dessin d’après modèle vivant mêlé aux gender studies. Avec un public aussi hétérogène que la première séance, les deux intervenants ont permis d’approcher notre problématique à partir d’angles de réflexion inédits. 

En tant que consultant en management et ayant une pratique de peinture eurasiatique, le philosophe Dominique Christian nous a embarqué dans une réflexion intitulée “à corps perdu” qui se construisait chemin faisant et qui nous a permis de réactualiser le questionnement autour de la dualité du corps et de l’esprit (ou de l’âme).

Suivant une méthode généalogique pour questionner nos connaissances à propos de la distinction (principalement occidentale) entre le le matériel et l’immatériel, Dominique Christian a exposé la diversité, parfois même l’étrangeté, des pratiques et des expériences qui ont été menées dans le but de comprendre l’articulation entre le corps et l’âme, à travers des exemples de l’histoire scientifique et philosophique. Par exemple il explique, à propos de la rencontre des conquistadors avec les indiens que “considérés comme des sauvages, les conquistadors n’étaient pas sûrs que les indiens avaient une âme, bien qu’ils ne doutaient pas qu’ils avaient un corps.” 

En citant notamment les travaux de Michel Serres sur l’exo darwinisme à travers lesquelles il a expliqué l’externalisation de certaines fonctions cognitives grâce aux nouvelles possibilités technologiques, Dominique Christian montre comment nos nouvelles pratiques reconfigurent notre imaginaire et notre relation à notre corps. Il insiste sur le fait qu’aujourd’hui, dans différentes disciplines qui étudient le corps et la psyché, “la distinction entre le corps et l’esprit est en train d’être subvertie”. Dans ce sens, il qualifie d’ailleurs le design comme “le psychosomatique de l’organisation” qui transgresse  les frontières habituelles entre le corps et l’esprit. Puis, en s’appuyant sur la pensée et l’expérience de Descartes des rêves, il nous a invité à tisser un lien entre les connaissances à propos de la glande pinéale et la pratique du chamanisme. Ainsi, “à corps perdu”, titre de son intervention serait alors une exploration du principe de transe entendue comme “la sortie du corps par l’activité du corps”. Il étaye ses propos par des exemples de transes à intensités variables et dans différents cadres (religieux, toxicomanie…etc.) et différentes cultures. 

En conclusion, Dominique Christian insiste sur le fait que “le corps est forcément à penser sans limites”, comme l’ont déjà fait certains philosophes contemporains tels que Michel Foucault ou Gilles Deleuze avec le concept de corps fuyant. Ainsi, il préconise de repenser le mécanisme de polarisation et ce qui se joue dans ce moment de transformation, et non des pôles (corps et esprit) préexistants.

Les échanges avec les participant.es ont étendu le propos au principe même de séparation, que ce soit concernant les sciences dites dures opposées à l’esthétique et l’éthique ou par rapport à la dichotomie corps/esprit et nature/culture et des différences culturelles dans l’appréhension des liens entre ces deux conceptions. 

En seconde partie de la séance, l’artiste chercheuse Hélène Fromen nous a proposé une expérience immersive qui fait suite à une recherche qu’elle a mené au Paris college of art. Dans sa recherche, elle questionne la possibilité de renouveler la pratique du dessin d’après modèle vivant (qu’elle a rebaptisé modèle vivant.e) avec une approche trans-féministe qui implique la dimension expérientielle collective in-situ. Pour le séminaire, et en s’alignant sur notre volonté d’explorer la compréhension et la production de connaissance par le corps, elle a donc proposé un format inédit, celui d’une conférence performée avec pour titre “mon trouble dans le genre, comment je l’ai dessiné”. Hélène Fromen a choisi d’avoir comme point de départ sa propre expérience de la pose comme modèle et ce qu’elle peut nous apprendre sur le genre et la corporalité dans la construction-même de sa conférence.

Pendant qu’elle parlait, elle a posé devant sa caméra et elle nous a invité à faire l’exercice de dessiner tout en ayant une “écoute flottante”, selon son expression. Elle a aussi insisté sur la dimension collective en s’intéressant à l’expérience des autres acteurs et actrices de l’atelier. En effet, elle a précisé que le retour d’expérience exprimé tout de suite après la conférence performée par les participant.es est une partie intégrante de sa recherche car ça lui permet d’explorer “la possibilité de contribuer par un phénomène de contagion et de contamination à la remise en cause du statu quo conservateur sur la question du genre dans la pratique du dessin d’après modèle et de façon plus générale”.

Pour clore, une citation de Virginie Despentes, ponctuée par les poses avec un rythme plus accéléré, a raisonné comme une devise subversive pour nous inciter à remettre en question nos acquis en termes de connaissances et en termes de pratiques: “Chaque fois que tu as le courage de faire ce que tu as à faire, ta liberté me contamine. Chaque fois que j’ai le courage de dire ce que j’ai à dire, ma liberté te contamine.”

Finalement, l’artiste nous a démontré, ne serait-ce que par le mélange entre les mots et les poses, que le.a modèle vivant.e est habituellement considéré.e comme uniquement un corps, et non un corps parlant. Par ailleurs, le fait que cette expérience collective soit vécue à travers les écrans amène davantage de questions à propos de la fragmentation du corps en opposition à la présence par les mots de l’être pensant. La réaction du public était très favorable au vu des dessins que nous avons reçus à la fin de cette séance et plusieurs personnes se sont exprimées pour rendre compte de l’expérience de la conférence performative.