CORPS-PRENDRE [1] Retour sur la séance du séminaire Strate Research

Cultivant la volonté de Strate Research de rassembler une communauté de chercheur.e.s et de praticien.ne.s autour des thématiques de l’Expérience, le séminaire CORPS-PRENDRE ouvre un nouveau champ d’exploration autour de la matérialité dans la recherche et plus spécifiquement dans la recherche en design. 

La première séance a rassemblé un public hétérogène et pluridisciplinaire de chercheurs, doctorants et étudiants en design. À travers leurs approches différentes, nos deux intervenants nous ont permis d’explorer l’apport de l’implication du corps dans une démarche de recherche en anthropologie et en art. 

Marc-Antoine Morier est anthropologue chez unknowns, un cabinet de conseil en innovation. Il s’occupe des études ethnographiques et leur traduction en opportunités stratégiques pour les entreprises, et c’est dans ce cadre qu’il collabore avec les designers. « Faire du terrain avec son corps : pourquoi, comment et jusqu’où ? », telles étaient les questions auxquelles Marc-Antoine Morier a proposé de répondre à travers sa présentation. Il a relevé l’originalité de considérer le corps comme un instrument ou un outil pour la recherche en sciences « molles ». De l’enfance, où l’imitation des gestes permet d’apprendre, ce qu’il a appelé « la transmission par corps » en référence à Pierre Bourdieu, à la recherche sur terrain où faire avec son corps permet de comprendre celui qui est étudié, en passant par des exemples de métiers où le corps est le lieu du savoir-faire et de la virtuosité (les mécaniciens, les musiciens et les sportifs), Marc-Antoine Morier nous présentait un panorama de différentes situations où la connaissance est « incorporée ». 

« Quand vous faites, vous avez le sentiment d’avoir compris quelque chose, vous avez ressenti quelque chose qui vous fait avancer dans la compréhension de votre sujet », Marc Antoine Morier explique que l’expérimentation du terrain avec son corps développe une sorte d’intuition résultant d’une prise de conscience, par le corps, de la connaissance acquise.

Gaelle Louvencourt est doctorante en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université Bordeaux Montaigne au sein du laboratoire MICA. Elle nous a présenté une étude comparative entre la pratique chinoise du Dishu et celle du dripping inventée par Jackson Pollock , mettant en jeu la notion de corps culturel.

Bien que d’apparence très différentes, ces formes de peinture sont semblables à plusieurs égards, notamment l’implication du corps tout entier. Ces deux pratiques témoignent de l’impact de la culture sur les « corps actants » (selon la notion développée par Jacques Fontanille). À travers une analyse sémiotique du corps, avec l’opposition entre le corps enveloppe (le soi-corps) et le corps comme énergie et potentiel de mouvement (le moi-chair), Gaelle Louvencourt rapproche ces deux pratiques par leur rapport à la liberté du geste en tension avec une grande maîtrise technique. Et bien que la trace de la première soit durable et que celle de l’autre soit éphémère, ce qui les lie c’est l’expérience corporelle dans l’action, « le corps est moulé au rythme du ressenti ». Autant dans la peinture dite « d’action, gestuelle ou corporelle » de Pollock que dans l’art ancestral de la calligraphie du Dishu, le corps donne lieu à une écriture dans l’espace et l’œuvre devient alors un espace de découverte de soi. A travers ces deux pratiques, nous avons pu constater une réciprocité entre corps et culture : l’empreinte culturelle agit sur les corps en action mais elle est aussi modifiée par eux. 

Les échanges avec les intervenants et les participants nous ont conduit vers une réflexion sur le lien entre la part intellectuelle, cognitive et la part intuitive, corporelle dans l’expérience. Ainsi, quelle que soit la discipline, l’expertise se construirait comme une recherche d’équilibre entre ces deux pôles,  qualifiée de fusion ou de résonance. Ces réflexions mettent en perspective la recherche de terrain et posent aussi l’importance de penser le lien entre les phases d’immersion et celles de recul dans un travail de recherche. Selon une analogie suggérée par le partage de références et d’expériences des participants, la théorie peut être utilisée comme une sorte de méta-structure, permettant de changer de posture et d’angle de vue pour analyser l’expérience de terrain et lui donner corps différemment. 

Merci à tous les participants pour leur curiosité et engagement dans la discussion, et rendez-vous le 2 mars pour la prochaine séance !