Un hommage à Bruno Latour

Le tigre qui rêve de retourner sauter dans la jungle… vous allez comprendre ;)
Le tigre qui rêve de retourner sauter dans la jungle… vous allez comprendre 😉

Alors que Bruno Latour vient de s’éteindre, l’École Urbaine de Lyon a rassemblé sa communauté le 27 octobre pour discuter de son héritage de pensée.  

Pour moi qui connaissais quelques concepts mais pas l’homme, cette soirée a été l’occasion d’éclairer ses idées d’une nouvelle manière. Évidemment, j’aurais aimé discuter de design et de dépassement des dichotomies avec ce penseur complexe et iconoclaste…

6 intervenant.e.s ont partagé leur relation au travail de Latour, dont voici quelques morceaux choisis passés au filtre-Estelle – j’espère rendre justice au témoignage de chacun.e.

Pour Michel Lussault, géographe et directeur de l’École Urbaine, la première originalité du travail de Latour est d’avoir abordé l’habitabilité comme un concept, mais aussi comme un mythe. Sa cosmologie relie l’imaginaire, les sciences et la politique. Ce qu’il faut comprendre derrière l’assertion « nous n’avons jamais été modernes », c’est que l’expérience des vivants déborde les dichotomies qui ont structuré la modernité. L’humain crée des dispositifs qui permettent aux entités d’être dites, donc d’exister – fiction efficace, mais ni réelle ni suffisante. Nos vies sont hybrides, traversées et traversantes. Et son travail de philosophe prenait garde à ne pas purifier l’être, pour considérer plutôt l’existence : Qu’est-ce qui fait advenir des réalités discutables en société ? Quelle puissance d’agir, et quels devenirs, pour les entités qui adviennent ?

Plutôt qu’un maître à penser, Michel Lussault considérait Bruno Latour comme un « ami à discuter », friand de contradiction. « Il ne vous apportait jamais de solution, mais des manières différentes de problématiser… puis “débrouille-toi avec ça” ! »

Michel Lussault conseille la lecture d’Aramis ou l’amour des techniques (Latour, 1992), une « scientifiction » relatant le projet avorté d’un métro automatique parisien. Clairement une histoire de design…

 

Pablo Jensen, physicien, évoque le travail transformateur de Latour sur l’atome, qui lui a permis d’aller au-delà des appropriations phantasmées. Plutôt que de découverte scientifique, celui-ci préférait ainsi parler de différentes manières de « dompter la puissance du monde ». L’humain n’atteint jamais l’essence du monde, il ne fait que le socialiser, tenter de « stabiliser un tigre qui rêve de retourner sauter dans la jungle ! ».  Les modèles permettent donc de stabiliser l’expérience (de la matière dans le cas de l’atome), une manière de penser qui s’insère dans les réseaux techno-scientifiques. Cela éclaire la puchline de Latour : « la science est la politique poursuivie par d’autres moyens ». Il met ainsi en garde contre le dessein partagé des technosciences et du capitalisme, de « faire venir le monde en de certains points ». Contre les réductionnismes, il faut revenir à l’expérience – et passer ainsi des sciences dites fondamentales à celles de la conception et de l’habitabilité.

« C’était quelqu’un d’espiègle, qui par une phrase, changeait ce que vous aviez cru pendant 20 ans ! »

Pablo Jensen conseille la lecture de l’article Les « vues » de l’esprit (Latour, 1985), consacré aux pratiques d’inscription matérielles qui matérialisent les démarches scientifiques. La typologie construite dans ce texte peut particulièrement intéresser les designers.

 

Océane Ragoucy, architecte et ancienne étudiante du master SPEAP fondé par Bruno Latour, retient son art de poser des questions. Durant le confinement par exemple, il appelait chacun.e à décrire ses attachements, notamment les lieux ou les gens dont nous nous soucions, et qui se soucient de nous. Ces questions étaient des invitations à nous constituer comme acteur-réseau, démontrant sa volonté de vivre la théorie.

À la question philosophique « pourquoi, confronté aux menaces, on ne réagit pas ? », il proposait une réponse empirique : ce dont on dépend définit qui l’on est. C’est en prenant conscience de nos territoires, non géographiques mais d’attachement, que nous pourrons essayer d’envisager de nouvelles formes de vie en commun. « Essayer » implique que l’on peut rater, et c’est un enseignement important de Latour pour les praticien.ne.s du projet (au côté d’apports méthodologiques comme la pratique de l’entretien ou de l’enquête multiscalaire).

« C’était un pragmatiste mais pas réaliste, qui se méfiait des idéologies du “réel”. »

Océane Ragoucy conseille la lecture du manifeste des « arts politiques » : An Attempt at a “Compositionist Manifesto” (Latour, 2010).

 

Philippe Corcuff, sociologue, témoigne de son « attachement et détachement », rappelant le « penser avec et contre » de Bourdieu. L’œuvre de Latour, et le dialogue partagé, ont accompagné son travail sur une philosophie politique de l’émancipation. Il ne suffit pas de renvoyer dos à dos aliénation et liberté, mais de se retourner sur leurs impensés pour dépasser la pensée binaire. À cette condition seulement peut-on vivre sans maître – y compris celui du « moi ». En somme, la question est de « s’émanciper de la drogue dure de l’émancipation ! », pour une poétique de la fragilité.

« Latour était un explorateur qui invitait à l’exploration. »

Le conseil de lecture de Philippe Corcuff n’est pas « contre », mais hors de l’œuvre latourienne : Société et solitude (Emerson, 1876), dernier livre du philosophe Ralph Waldo Emerson, où il se mesure aux grands paradoxes de l’existence. Quant à moi je vous conseille Les lumières tamisées des constructivismes. L’humanité, la raison et le progrès comme transcendances relatives (Corcuff, 2001), car ces « lumières tamisées », mélancoliques ET ouvertes sur l’avenir, peuvent certainement nous aider à avancer dans l’incertain.

Enfin, Alexandre Monnin, notre complice philosophe, salue l’empirisme de Latour pour qui décrire ne s’envisage pas sans produire. Le répertoire philosophique se rejoue au contact du terrain, il faut donc aller y voir, et y agir. C’est ce rapport au réel qui permettait à Latour de discuter de questions philosophiques avec des non-philosophes.

Dans son intervention, Alexandre rappelle qu’avant le Latour écologue, il avait travaillé au moment de l’émergence du numérique sur l’ingénierie des connaissances – « mais il n’y a pas de morale à cette histoire ! »

« Les sciences sublunaires de Latour sont valables pour le terrestre, et c’est déjà pas mal… sans solution de continuité entre métaphysique, pratique et politique. »

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