Design, sémiotique et philosophie face à l’Anthropocène

La vie, modes d’emploi et stratégies de permanence. Retour sur le colloque médiations sémiotiques, Nîmes 5-7 juillet 2021.

Ce colloque est le XXXIXe colloque d’Albi Médiations Sémiotiques et constitue le second volet consacré à la sémiotique et les sciences. Pour cette édition, il était question de faire converger les réflexions du design, de la sémiotique et de la philosophie sur le vivant, les stratégies et modes de vie mises en place aujourd’hui pour faire face à l’Anthropocène. 

Dans ce cadre, Estelle Berger, Emna Kamoun et Ioana Ocnarescu ont présenté les premiers résultats d’une étude menée fin 2020/ début 2021 auprès de plusieurs entreprises de secteurs et de tailles variés. Du point de vue du design, la situation de 2020 a créé une double exigence : se recentrer sur les fondamentaux pour répondre à l’urgence d’une part, et considérer l’opportunité de transformations profondes et durables d’autre part. 

Cette étude propose donc une analyse des initiatives et de leur potentielle transformation en pratiques plus pérennes à même d’impacter l’écosystème des organisations. Plus particulièrement, cette recherche se focalise sur le positionnement et l’action des designers, entre adaptation et légitimation de la fonction, impliquant différentes représentations du métier. Peut-on différencier deux types de designers, l’un très pragmatique tourné vers l’opérationnel, l’autre plus stratégique, apte à naviguer dans l’incertitude pour proposer des caps ambitieux à long terme ? Comment reconnaître et orchestrer les compétences pour équilibrer réactivité et ambition transformatrice, au-delà du champ du design ?

Trois typologies de rapport au temps et à la tension entre les actions opérationnelles et celles stratégiques des designers et innovateurs ont été observées. 

1- Même si la crise peut être perçue comme un terrain d’expérimentation et d’accélération de sujets de design, le manque de temps et le recentrage d’activité sur l’opérationnel génère souvent un sentiment de frustration. Une première catégorie s’est alors focalisée sur le temps court et les actions opérationnelles.

2- Une deuxième catégorie s’est concentrée sur les actions stratégiques déjà en place avec un positionnement sur le temps long. Pour ces personnes, les valeurs investies dans certains projets en cours ou même futurs se sont confirmées avec cette crise (ex: considérations liées à l’écologie, à l’accessibilité…). Il y a eu donc un choix de ne pas céder à la pression et de sécuriser les équipes et les projets qui avaient du sens.

3- la troisième catégorie concerne la posture des personnes qui ont mis en place des pratiques d’innovation frugale, de “débrouille” grâce aux design : les actions opérationnelles menées rapidement sont inscrites dans une visée plus long terme et plus stratégique.

L’agilité, terme omniprésent dans les entretiens est à comprendre selon deux aspects: D’une part, l’agilité comme posture individuelle face à une situation d’urgence. Bien sûr, les agences de design et les startups se distinguent par rapport à un ancrage culturel dans une posture permettant aux individus d’avoir une capacité à rebondir. D’autre part, l’agilité est aussi exprimée en tant que mode de projet et une posture à entretenir. C’est un être au service d’un faire : “le comment” inscrit dans une ambition stratégique “le pourquoi”. L’innovation relèverait alors moins d’une question de prospective mais serait liée à une proximité du terrain et des données sensibles conjuguée à une vision systémique et à plus long terme. 

En ce qui concerne la légitimation du design, cette période d’introspection a polarisé et a mis à l’épreuve les définitions de(s) métier(s) du design. Les entreprises ont exprimé des besoins d’action à différents niveaux (de l’opérationnel au stratégique, et vice versa), ce qui ne correspond pas toujours aux postures des designers (polarisation entre les stratèges et les opérationnels). Cette étude a donc confirmé une persistance d’un flou définitionnel du cadre d’intervention des designers. Il est toujours nécessaire de faire preuve de pédagogie pour convaincre, démontrer, “évangéliser” au sujet de la place du design. Acquérir une légitimité dépend donc de ces 2 facteurs pour lever des freins culturels et engager des trajectoires de changement plus profond : la confiance (pour avoir le temps et l’espace d’expérimenter) et la conviction de la valeur du design (autant en interne qu’avec l’écosystème élargi: clients et/ou partenaires).

On attend du designer de demain d’autres compétences pour adresser des problématiques révélées et accélérée par la crise. Comment préparer, en tant qu’école de design, les futurs designers à prendre du recul et à adopter une posture autoréflexive pour qu’ils puissent être pédagogues, médiateurs et facilitateurs dans les organisations ? 

La responsabilité des designers au cœur des discussions

Ezio Manzini a insisté sur le fait de devoir penser un design qui n’est pas anthropocentré, de penser à régénérer et non à produire. Pour ce faire, il faut s’intéresser aux initiatives d’innovation sociale qui naissent à partir des besoins du terrain à l’échelle la plus locale. Selon lui, les designers doivent diffuser les activités de design produites par des non designers. Il faut penser/faire un design d’activation en créant les conditions du possible, de l’émergence. Il s’agit alors de passer d’un design apporteur de solution à un design créateur de sens. Il insiste donc sur l’aspect collectif du design en affirmant: “tout design est obligatoirement du co-design”.

Ce positionnement est renforcé par Rudi Baur & Vera Baur qui insistent sur la responsabilité politique du designer. “Il est temps de créer une rupture. Nôtre rôle n’est pas uniquement de résoudre mais de créer et de soutenir les conflits.” Ils appellent à l’insoumission et à considérer la transformation plutôt que l’innovation. Idée reprise également par Alessandro Zinna expliquant que l’innovation fait référence à la notion de progrès et à l’idéologie du positivisme dont on doit sortir. Il faut faire du design des urgences et passer du projet au scénario qui permet de mieux appréhender la complexité et l’imprévisibilité. Pour envisager l’ère post-anthropocène, il faut passer d’un design centré humain (pour l’amélioration de l’habitabilité) vers un design centré vivant (pour prétendre à la stabilisation et la permanence). 

Faut-il dire adieu au design?” Avec cette phrase, Alain Findeli a parlé du défi de transformation considérable du design tel qu’on l’a connu et du désarroi face à ce défi. En tant que théoricien de la recherche en design, il a rappelé que la particularité du design est le vide théorique qui le conduit à emprunter la théorie en SHS. En ce sens, le design doit continuer à agir avec cette particularité de mélange du faire et du penser à travers la recherche-action et la théorisation ancrée. Il a invité à une forme d’empirie douce, de jugement contemplatif et intuitif, en référence à la méthode phénoménologique de Goethe.

Les échanges entre designers, philosophes et sémioticiens ont tracer de nouvelles pistes pour les bonnes pratiques à adopter individuellement (particulièrement pour les designers) afin de reconfigurer sa pensée et rediriger ses actions collectivement. Ainsi, nous pourrons envisager un changement systémique face à l’Anthropocène.