De retour des RAID 2019 à Tunis

Comme leur nom l’indique presque, les Rencontres Annuelles Internationales du Design, organisées par l’ESSTED (Tunis) réunissent tous les deux ans une communauté francophone de chercheurs en design. Cette année, la thématique The HOW in Design invitait à une démarche introspective / prospective sur nos métiers. Mais « how » en tunisien signifie aussi « voilà », « c’est comme ça ! »… Alors, voilà quelques souvenirs de ces trois jours d’échanges intenses et passionnés.

À partir du projet « Langues en relation » [workshop organisé par Ruedi Baur]

Le design est transformation entre un avant et un après. Il témoigne d’un désir de changement : posons la question du WHY avant celle du HOW. Vers quoi tendre l’énergie mise dans le projet ? Les discussions s’accordent sur la pertinence du design pour rendre perceptibles les interdépendances et favoriser un destin commun. Il reconnaît et donne à lire la complexité : je suis (identité) parce que je suis en relations.

“Il n’y a pas de transparence entre langues et c’est là toute la poétique du design : aux représentations statiques (logos), préférons des grammaires vivantes.” [1]

Le design propose et entretient des alternatives. Il rend lisible ce qui est, dans sa diversité. Cela évoque le principe de “Sehen nicht denken” (voir plutôt que penser) pour Heidegger : c’est en suspendant le jugement que l’on peut comprendre une situation [2] . Telle est la démarche du designer, et son aboutissement qui “devrait toujours nous apprendre que nous n’avons pas vu ce que nous voyons.” [Paul Valéry parlant de l’œuvre d’art].

L’usage des outils & méthodes de design [discussion animée par Estelle Berger]

Le design est-il une force de compromis entre éthique et économique [3] ou doit-il refuser toute subordination au business [4] ? La discussion a fait émerger une conviction partagée que les designers doivent refuser les rapports d’absorption au profit de collaborations symétriques. Il leur revient de se structurer, avec l’appui de la Recherche, pour pouvoir se positionner et asseoir des modes d’intervention équitables et soutenables [5].

Cela demande d’abord de sortir des référentiels métier sectoriels et morcelés. Ouvrant des champs entre disciplines, la transdisciplinarité permet de se transformer par l’intégration des compétences des autres [6 citant Tim Ingold]. La méthode “methodos” retrouve son sens originel “odos” : chemin sinueux [4].

Impacts sur l’enseignement du design [discussion animée par Estelle Berger]

L’écart grandissant entre ce qui s’enseigne et ce qui se pratique est anxiogène pour les enseignants. La zone de confort méthodologique a volé en éclats : il faut une innovation de rupture dans la pédagogie [3]. On se rend compte aujourd’hui qu’une transposition linéaire de la théorie vers la pratique ne fonctionne pas: il n’y a qu’en “bidouillant” que l’on peut réellement réinvestir la connaissance [5]. Les discutants s’accordent sur la nécessité de former les formateurs à l’enseignement d’une pratique réflexive.

Or, nous vivons un paradoxe entre conservatisme et volonté d’émancipation : faute d’esprit critique et d’analyse, on se réfugie derrière des critères et modèles rigides et silotés [5]. Cela vaut pour les entreprises comme pour les institutions éducatives, comme pour certains étudiants et praticiens du design… Pour en sortir, passons par le faire : dans l’action, le jugement se dissout et le seul critère valable devient : est-ce que ça marche ? [2]

Discussion sur une nouvelle écologie des environnements artificiels [discussion animée par Manola Antonioli]

La notion d’objet évoque une chose “jetée vers l’extérieur”. Au contraire, avec son Jardin des objets, Alessandro Mendini appelle un rapport mutuel sujet/objet : des artefacts qui à la fois nous rendent service et nous demandent des soins. Alors, comment concevoir en et pour des relations ? Cela demande de repositionner la notion même de projet, tournée vers l’avant, pour considérer plus d’interdépendances [2].

Créer quelque chose, c’est lui donner une anima, intégrant les possibilités de vieillissement et de vulnérabilité [5]. Mais les systèmes techniques poussent à contrôler le statut et le cycle de vie de l’objet. A contrario, la démarche design doit se confronter à ce qui résiste, ce qui fluctue…

“Une trace peut s ‘effacer […], c’est pour ça qu’on veut les garder, parce qu’elles peuvent se perdre.” [Jacques Derrida]

Un conseil de lecture : Spinoza avait raison [Antonio Damasio], pour reconnaître à nouveau que les émotions et les sentiments sont bien à la base de nos structures sociales. Pour les métiers du design, cela signifie qu’il est temps de redéfinir ce qu’est la “création de valeur” hors d’une logique financière. Des pistes existent comme les travaux d’André Gorz sur la valeur du travail, mais ces théories restent dissidentes au sein des études économiques [4]. Intégrons d’autres pensées pour que les termes “management” ou “stratégie” ne résonnent plus comme des gros mots aux oreilles de certains designers !

Pour la première fois, les communications sont publiées sous forme d’articles scientifiques dans la Revue des RAID. Bravo à l’équipe d’enseignant.e.s chercheur.e.s de l’ESSTED pour cette initiative qui devrait amener encore plus de visibilité aux travaux de recherche en design francophone.

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Chercheur.e.s cité.e.s :
[1] Ruedi Baur, HEAD Genève
[2] Estelle Berger, Strate Research
[3] Hayla Meddeb, ESSTED Tunis
[4] Manola Antonioli, ENSA Paris La Villette
[5] Samiha Khelifa, ESSTED Tunis
[6] Rachida Akil, ESSTED Tunis