Colloque Etincelles : pratiques et pédagogies du design à l’ère de l’IA – notre rapport d’étonnement

Le 4 juin 2026 se tenait le colloque Etincelles à Strate Sèvres. A l’heure où les transformations technologiques et politiques s’accélèrent, cette journée nous a offert un temps précieux de réflexion collective pour repenser nos manières de créer, d’enseigner et de faire de la recherche, face à des IA génératives qui évoluent plus vite que les cadres qui nous permettent de les comprendre. Nous vous proposons ici un retour de l’équipe Strate Research sur les moments-clés des interventions et tables rondes qui ont rythmé la journée.

Les métiers du design à l’ère de l’IA

Le designer Etienne Mineur a introduit la journée en nous démontrant que le domaine des IA génératives évolue très vite. Les modèles actuels sont désormais capables d’analyser avec précision des détails visuels et possèdent une réelle finesse de compréhension des images. Un nouveau métier est donc en train d’émerger, celui de “designer de workflow”. En effet, si aujourd’hui les outils permettent de produire facilement et rapidement des rendus de type Pixar ou manga, cela ne fait pas de l’usager·e·s un professionnel de l’animation. La valeur du métier de designer réside dans sa capacité à construire une démarche de design, à concevoir ses outils et à maîtriser toute la chaîne de production. C’est d’ailleurs le cœur du métier d’Etienne aujourd’hui puisque celui-ci a développé ses propres outils qu’il peut entièrement contrôler. Il note d’ailleurs l’importance croissante des modèles open source, du off line plus petit et plus léger ainsi que du développement de logiciels personnalisables. La question du temps a également été abordée dans cette approche métier. Si les IA génératives permettent de produire très rapidement, quand on a besoin d’un résultat précis, “les derniers essais/prompts peuvent être très longs”, ce qui relativise sa rentabilité ! Ainsi, d’après Etienne, pour les futurs designers l’enjeu n’est pas seulement la maîtrise de l’outil mais il s’agit de démontrer un bon niveau de culture visuelle et sonore pour être capable d’enrichir les prompts et les intentions de projet. Il faut également avoir un certain recul par rapport à ce qui est produit. Bref, il faut (re)mettre du sens dans le projet au-delà de l’outil. D’ailleurs, Etienne a expliqué qu’il démarrait toujours ses projets par des croquis, des esquisses et des recherches papier avant d’ouvrir l’IA pour la laisser “délirer” et produire des accidents créatifs. Cette approche permet de replacer l’outil en tant qu’instrument d’exploration plutôt que générateur de solutions. Enfin, la question de la responsabilité des designers a été abordée. Pour lui, il ne faut pas forcément intégrer une modération en amont (par l’outil) de la production, mais plutôt faire assumer les “conséquences” à la personne qui publie le prompt.

C’est d’ailleurs la question de l’éthique qui était au cœur de la communication de l’avocate en droit des affaires Maud Lambert qui nous a expliqué que l’IA vient brouiller le cadre juridique du droit d’auteur·rice. Car comment prouver qu’une intervention humaine a réellement participé au processus créatif d’une œuvre générée à l’aide de l’IA ? La réponse repose sur des principes de transparence et de traçabilité. Il s’agit notamment de pouvoir identifier les œuvres ayant servi de références, de respecter les autorisations données par leurs auteurs, d’étiqueter clairement les contenus générés par IA et de les distinguer des créations entièrement humaines. Ces exigences renforcent l’importance, pour les créateur·rice·s et en particulier les jeunes designers, de documenter leur démarche, de conserver l’historique de leurs prompts pour être capables d’expliciter leurs choix de conception.

Changement de perspective grâce à l’immersion dans le processus créatif de l’artiste Albertine Meunier. Partant du constat que nous cédons des données à travers nos recherches en ligne et nos échanges avec les IA et que ces données constituent l’une des valeurs essentielles de notre époque, Albertine place la dimension relationnelle de ces interactions au cœur de son travail. Pour elle, chaque échange avec la machine a le potentiel de nous “saisir”. Il s’agit donc de se laisser surprendre, de “se laisser emballer” afin de faire émerger une forme de fantaisie mentale, tout en conservant une distance critique. Cette distance se construit précisément dans l’expérimentation de l’IA, qu’elle appelle simplement “le truc”, en cherchant à en explorer les limites, voire à la faire volontairement “dérailler”. Dans cette démarche, l’erreur, l’imperfection et même l’absurde retrouvent toute leur valeur, révélant des pistes créatives parfois bien plus fécondes que la recherche d’”images parfaites”. Elle a illustré cette idée à travers le phénomène du slop, ces images volontairement incohérentes ou grotesques comme le “Jésus crevette” qui exploitent les dérives des modèles génératifs. Avec le travail d’Albertine, on s’aperçoit que l’essentiel du processus créatif reste dans la capacité à construire un récit. La technique produit des images, mais c’est le temps, l’intention et le regard du créateur qui leur donnent véritablement du sens.

Pour terminer la matinée, Frédérique Krupa a rappelé une réalité importante, celle du coût environnemental de l’intelligence artificielle. Elle alerte également sur cette logique du “toujours plus grand” qui nourrit un modèle économique fragile. Si nous sommes encore dans une période de tests, un retournement de situation lié à l’épuisement du financement privé et aux limites d’une science de plus en plus fermée est plus que possible à plus ou moins long terme. Ainsi, Frédérique encourage les futur·e·s designers à s’approprier des modèles open source et de petite taille pour pouvoir développer leur autonomie technique. Pour elle, une IA responsable pour les designers doit être frugale, ouverte, située, contrôlable et traçable.

En conclusion, on pourrait dire que l’intelligence artificielle ne remet pas en cause la place du designer mais transforme ses compétences. D’abord dans la maîtrise des outils. Il ne s’agit plus de savoir utiliser l’IA, mais de comprendre son fonctionnement, de construire un workflow, de maîtriser l’ensemble de la chaîne de production et, à terme, d’être capable de développer ou personnaliser ses propres outils. Ainsi la valeur des designers émerge dans la démarche de conception. Les intervenant·e·s ont également souligné l’importance d’une culture visuelle, artistique et technique solide, ainsi que la capacité à formuler une intention, à construire un récit, à expérimenter en acceptant l’accident créatif et à développer un regard critique. Dans cette perspective, l’outil ne remplace pas le processus de design, il en devient un support d’exploration. Par ailleurs, la généralisation de l’IA rend indispensable la capacité à documenter son processus créatif, à assurer la traçabilité des contenus, à expliciter les choix de conception et à assumer la responsabilité des productions diffusées. Enfin, on a pu comprendre la nécessité d’une approche responsable de l’IA, qui tient compte des impacts environnementaux, économiques et sociétaux. Ainsi, les compétences clés qui se dessinent sont autant techniques que culturelles, critiques, éthiques et prospectives. Plus que jamais, le rôle des designers consiste à donner du sens aux technologies, plutôt qu’à simplement les utiliser.

Futurs de la pédagogie du design

En début d’après-midi, Paul Laborde a décentré le débat en partant plus généralement de la question de l’éducation. Selon Paul, l’IA ne devient problématique que parce que l’école reste largement pensée comme un tremplin vers l’emploi. Ceci nous oblige à plus tenir compte du résultat que du processus d’apprentissage. Ainsi, Paul nous invite à repenser les modalités d’évaluation pour ne plus uniquement noter les lacunes des étudiant·e·s mais pour les pousser à plus d’autonomie. Cela pourrait notamment passer par le développement de l’auto-évaluation et par des outils comme le carnet de bord réflexif pour permettre de documenter les étapes d’un projet, les choix réalisés, les doutes, les expérimentations et les apprentissages. Bref, rendre visible la manière dont chacun·e s’approprie le processus design. Finalement, l’IA nous oblige à réfléchir à notre manière d’enseigner. Les outils produisent de fait un résultat, c’est donc le cheminement, la réflexivité et la capacité à apprendre qui deviennent les véritables compétences à développer chez les futurs designers.

C’est également ce que nous dit Fanny Parise qui déplace la valeur du design de l’objet final vers le processus. Cela d’autant plus qu’avec le développement de l’IA, il faut “rendre les machines discutables” en donnant à voir et à débattre ce qui reste normalement invisible. Pour elle, faire du design, c’est avant tout localiser les responsabilités. Dans l’usage de l’IA générative, c’est “le prompt qui concentre le pouvoir”. Pour aller contre la standardisation et la médiocrité engendrée par la rapidité d’exécution de l’IA, qui nous mène selon elle “au presque fini en très peu de temps”, elle prône un contre-rythme fait de pauses éthiques choisies. Concrètement, il s’agit pour les étudiant·e·s d’être parties prenantes du processus créatif en devant “enquêteur·rice·s de leur chaîne d’action” ; soit en documentant leurs choix par la tenue d’un journal de prompts, de notes d’imputation, en justifiant les rejets, en conservant des métadonnées et des sources, etc. Ainsi, comme elle le dit elle-même “un bon projet ne devra plus seulement séduire, il devra montrer ses dettes, ses délégations, ses refus et ses preuves”.

Nicolas Badré a abordé la question des compétences, en montrant combien l’intelligence artificielle accélère les transformations du monde professionnel. Dans ce contexte, les métiers évoluent rapidement et les compétences qui leur sont associées ne peuvent plus être considérées comme acquises sur le long terme. Ce constat interroge directement la formation des designers : il ne s’agit plus seulement de transmettre des savoirs ou des savoir-faire, mais de former des professionnel·le·s capables d’apprendre tout au long de leur vie. Selon lui, cette évolution repose sur trois enjeux majeurs et indissociables : les compétences, l’engagement et l’évaluation. À l’instar de Paul Laborde et Fanny Parise, Nicolas Badré invite à dépasser la logique du résultat final pour privilégier une évaluation qui s’inscrit dans la durée et rend compte de la progression, de l’engagement et de la capacité des étudiant·e·s à développer leurs compétences.

Enfin, Julien Dorra a clos cette série d’interventions sur une note pragmatique, rappelant que “l’économie mondiale tient sur des bidouillages terribles de formules Excel” : une manière de désacraliser notre rapport aux outils numériques. Sa démarche consiste à rendre explicite le processus créatif des designers pour mieux l’articuler avec l’IA, à travers un outil qu’il a développé, Esquisse, pensé comme collaboratif et fondamentalement différent des chatbots classiques. Plutôt que de manipuler des mots, il fonctionne par connexions. Pour lui, créer des outils est en soi une démarche pédagogique, et l’appropriation de l’IA en classe doit passer par une interaction tangible, expérimentée collectivement dans des ateliers où chaque session permet de tester l’outil voire de l’améliorer. Il insiste sur la valeur du travail en collectif comme richesse essentielle d’une école aujourd’hui, notamment parce qu’il favorise l’émergence du hasard. Son intervention repose sur plusieurs principes : penser l’IA comme une manière de structurer la pensée elle-même, rendre visible son fonctionnement interne, privilégier l’interaction tangible pour prototyper avec elle, et viser l’autonomie en donnant accès à des IA locales et ouvertes. Il résume son approche du design augmenté par l’IA à travers quatre actions : composabilité, visibilité, horizontalité des usages, et arbitrage entre supprimer et ajouter.

Ainsi, les interventions de l’après-midi ont montré que l’IA questionne moins les outils du design que les fondements mêmes de sa pédagogie. La formation doit préparer des designers capables d’apprendre tout au long de leur parcours, de développer leur autonomie, leur esprit critique et leur capacité à donner du sens à leurs pratiques. La valeur de cette formation réside désormais autant dans la maîtrise d’une démarche de conception que dans la capacité à documenter, expliciter et questionner son propre processus de création. Cette évolution implique également de repenser les modalités d’évaluation afin de valoriser la démarche autant que le résultat, en rendant visibles les choix, les expérimentations et les responsabilités des designers. Dans un contexte où les compétences techniques évoluent à un rythme sans précédent, l’enjeu est de former des professionnel·le·s capables de comprendre les systèmes techniques, de s’adapter aux transformations en cours et de faire des choix éclairés dans un environnement en mutation permanente.

Ce colloque ouvre pour Strate Research des axes de travail essentiels sur notre rapport à l’IA dans l’enseignement et la pratique du design. Il interroge d’abord les transformations du processus de design lui-même, et la manière dont cette méthodologie est enseignée : si l’idéation et la production sont en partie déléguées à l’IA, où se déplace alors l’effort principal des designers ? Quelles nouvelles temporalités de travail en découlent ?

Il questionne ensuite la formation des étudiant·e·s : si l’expérimentation, l’auto-évaluation et l’enquête y prennent une place croissante pour développer des compétences de design, primant sur le résultat, comment susciter chez les étudiant·e·s l’envie d’y investir leur effort, et cultiver au quotidien ce goût pour l’expérimentation, dans un monde où tout est rapidement accessible et générable ?

Se pose également, dans le prolongement, la question de ce que l’IA fait aux valeurs mêmes de l’apprentissage : l’effort, mais aussi la persévérance et l’engagement. Quelles nouvelles postures d’apprentissage sont naturellement favorisées ?

Enfin, il nous semble essentiel d’interroger la place laissée à l’apprentissage mutuel entre générations d’étudiant·e·s et d’enseignant·e·s, pour davantage d’horizontalité dans un monde en mutation technologique et sociale, et pour repenser les rapports au savoir et à la transmission des connaissances, à l’heure où les étudiant·e·s ont de plus en plus d’expériences situées de l’IA à partager.

Retrouvez l’ensemble des interventions et tables rondes qui ont rythmé cette journée sur la chaîne YouTube de Strate 🎥 Accédez à la playlist ici.