Le 10 dĂ©cembre dernier, j’ai soutenu mon HDR (Habilitation Ă Diriger des Recherches) au sein de l’Institut Polytechnique de Paris. Un moment intense, bilan et projection, oĂą 15 annĂ©es de projets, de collaborations, d’opportunitĂ©s et de doutes (!) se sont condensĂ©es en 3 heures de prĂ©sentation et de discussion du manuscrit en anglais qui s’intitule: “Simulation Design: an experience-based exploration of emerging landscapes” (en fr. Simulation Design : une exploration par l’expĂ©rience des paysages Ă©mergents).
Avant de commencer, j’ai eu une pensĂ©e pour mon ami Samuel Huron, qui soutenait son HDR une semaine plus tĂ´t. Sa soutenance a Ă©tĂ© un vĂ©ritable scĂ©nario catastrophe : panne d’électricitĂ©, visio en panne, alarme incendie… Ă©vacuation gĂ©nĂ©rale. Ă€ la fin, il a dit une phrase qui m’a marquĂ©e :
 “Sometimes you cannot expect what you cannot expect“. 
Cette phrase rĂ©sume parfaitement le cĹ“ur de mon HDR : comment se prĂ©parer Ă ce qu’on ne peut pas anticiper ? C’est ce que j’ai explorĂ© sous le terme simulation design : une manière d’imaginer et de tester des mondes qui ne se dĂ©rouleront jamais comme prĂ©vu… mais qu’on doit apprendre Ă habiter.

Préparer cette HDR, c’était d’abord un moment de bilan. Mon parcours s’est construit en trois étapes :

• L’exploration : la thèse CIFRE entre Arts et Métiers, Strate et les Bell Labs, où j’ai travaillé sur le design d’expérience.

• La construction : 10 années de recherche au croisement du design et de la robotique sociale, avec des projets comme Romeo2 et la création du Robotics by Design Lab.

• La consolidation : la formalisation d’un programme de recherche autour de la notion de simulation design.
Ces étapes ont été traversées par une question constante : comment accompagner ? Non seulement des étudiants et doctorants, mais aussi des projets interdisciplinaires où ingénieurs, designers, médecins et artistes essaient de dialoguer sans parler la même langue.

Au cĹ“ur de toute cette rĂ©flexion, le fil rouge : l’expĂ©rimentation des scĂ©narios d’usage par l’expĂ©rience et la fiction. C’est aussi le cĹ“ur de l’approche proposĂ©e dans cette HDR par l’approche de “Simulation design”. Ce n’est pas un concept nouveau. C’est une manière de relier des pratiques existantes de simulation (ergonomie, design fiction, simulation mĂ©dicale) pour combler ce que Candy et Dunagan appellent l’“experiential gulf”, ce gouffre entre des idĂ©es abstraites et la vie telle qu’elle est vĂ©cue.

Un exemple concret ?

En 2015, nous avons installĂ© un Low-Tech Living Lab : un appartement bricolĂ©, deux robots Pepper animĂ©s en Wizard-of-Oz, et vingt scĂ©narios ouverts. Pendant cinq jours, nous avons jouĂ©, discutĂ©, puis rejouĂ© ces scĂ©narios. Cette oscillation entre fiction et analyse a produit des apprentissages uniques : comprendre comment un robot trouve (ou ne trouve pas) sa place dans le quotidien d’une personne agĂ©e dans son appartement.
 Pour critiquer une technologie, il faut vivre avec elle, c’est en l’habitant qu’on commence Ă la comprendre.

En ce qui concerne la discussion avec le jury, 3 rapporteurs.ices et 3 examinateurs.ices
La discussion avec Luisa Damiano a été un moment fort, car elle a immédiatement pointé la question la plus complexe : quelle épistémologie soutient simulation design ? J’ai expliqué que cette approche ne part pas d’un cadre théorique figé, mais d’une expérience vécue, collective et réflexive. On commence par « faire », sans savoir si cela produit de la connaissance, puis on prend du recul pour comprendre ce qui émerge. Cette posture multi-niveaux, entre action située et interprétation transdisciplinaire, est ce qui me semble le plus fécond. Luisa a souligné que ce dialogue crée une connaissance nouvelle, qui n’appartient à une discipline isolée. Nous avons aussi discuté des critères de validité : dans ces recherches, la transformation observée sur le terrain devient un indicateur clé, mais il reste à inventer des manières de qualifier ces apprentissages pour la communauté scientifique. Enfin, sa question sur la filiation avec la cybernétique m’a permis de préciser que simulation design peut-être vu comme une manière de renouveler ces traditions en les ancrant dans des pratiques incarnées et sensibles.
La discussion avec Carine Lallemand m’a beaucoup fait réfléchir. Comment concilier une posture ouverte, guidée par les opportunités (effectuation), avec une stratégie de recherche structurée ? J’ai partagé mon envie de rester dans cette logique « faire avec ce qu’on a », tout en organisant des moments de réflexivité collective (par ex. après des périodes de quelques mois de projet de recherche) pour donner une direction à long terme. Nous avons aussi parlé du positionnement de mes travaux dans la communauté Human-Robot Interaction : comment le design ne se contente pas d’inventer des scénarios, mais révèle des imaginaires, des tensions et des valeurs qui échappent aux approches purement techniques. Enfin, Carine a challengé l’idée d’introduire le terme « simulation design » : pourquoi créer un nouveau label ? J’ai expliqué que ce mot existe déjà dans d’autres disciplines, et que mon ambition est de l’amener dans le design pour renforcer la pédagogie et la réflexivité.
Enfin, Pierre Lévy a insisté sur mon positionnement critique mais constructif vis-à -vis de la technologie. Ni techno-enthousiaste, ni techno-critique, le manuscrit propose la technologie comme un révélateur des relations humaines, un prétexte pour rediscuter ce qui nous relie. Nous avons aussi échangé sur la définition du robot et la frontière avec les objets intelligents : ce qui change, ce n’est pas seulement la fonction, mais la perception d’une présence sociale, cette oscillation entre objet et sujet que nous avons observée avec Pepper. Enfin, Pierre m’a interrogée sur les zones « dangereuses » du programme simulation design : ce qui gratte encore. J’ai évoqué trois défis : la question des compétences nécessaires pour « jouer » la simulation, la durée des expériences (comment aller vers du long terme, du vrai « into the wild »), et la dimension performative du jeu social, inspirée du théâtre. Ces points sont autant de chantiers ouverts, qui feront évoluer le programme dans les années à venir.

Et maintenant les examinateurs :

James Auger propose de reflechir à comment le design peut-il dépasser les imaginaires hérités de la modernité pour proposer des alternatives radicales. Sa question pousse à une posture critique du programme simulation design. J’ai expliqué que mon objectif n’est pas de tester l’acceptabilité des technologies, mais de créer des situations où humains et artefacts co-évoluent, révélant tensions et possibles. James a insisté sur la nécessité d’impliquer des acteurs qui ont le pouvoir de décider (designers, oui ! mais aussi politiques, experts, citoyens) pour que ces simulations influencent réellement les futurs. Cette discussion soutient l’idée que simulation design doit être un espace où l’on questionne les valeurs et les structures de pouvoir qui façonnent nos technologies.
Caroline Gagnon pose une question essentielle sur comment renforcer la rigueur méthodologique des simulations ? Elle a souligné l’importance de mieux expliciter la constitution des scénarios, la diversité des participants et les biais culturels. Nous avons discuté de la nécessité d’aller au-delà de l’exploration pour structurer des protocoles plus robustes, capables de crédibiliser la recherche design dans des contextes exigeants comme la santé. Caroline a aussi insisté sur la dimension critique : ne pas seulement interroger les usages, mais questionner les idéologies derrière les technologies.
Enfin, ValĂ©rie Fernandez, garante de l’HDR, a saluĂ© nos Ă©changes que nous avons eus ces derniers mois. Son rĂ´le a Ă©tĂ© celui d’un merveilleux mirroir rĂ©flexif, m’invitant Ă construire une posture critique et rĂ©versible, essentielle pour diriger des recherches. Ce regard extĂ©rieur m’a aidĂ©e Ă consolider le programme simulation design tout en gardant l’ouverture d’accepter que ce cadre reste en mouvement, qu’il se transforme au contact des projets, des doctorants et des disciplines.
Et maintenant ?

Cette HDR ouvre un nouveau cycle. J’ai envie de continuer à explorer ces mondes incertains de la prospective et du travail avec des technologies émergentes, à imaginer avec d’autres disciplines (anthropologie, théâtre, prospective) et à créer des espaces où la recherche devient une expérience collective.
Comme le rappelle Julian Bleecker : “We need to imagine harder”. Et surtout, vivre ensemble ces explorations imaginées !
Le manuscrit (en anglais) sera bientôt disponible en ligne. En attendant, si quelqu’un est intéressé, vous pouvez m’envoyer un mail à : i.ocnarescu@strate.design.
