Séminaire ENS « Les Pirates » et avant-première du film « Un monde merveilleux »

Le 8 janvier, j’ai eu le plaisir d’assister à la projection d’Un monde merveilleux, un film du réalisateur Giulio Callegari, qui met en scène des robots humanoïdes autonomes intégrés dans le monde des humains. La séance a été suivie d’un échange avec le réalisateur lors d’une table ronde organisée par Dai Li (doctorante en philosophie à l’ENS) et Dominique Lestel (philosophe à l’ENS), dans le cadre d’un séminaire intitulé « Les Pirates ». J’ai eu la chance de participer à cette discussion aux côtés de Dominique Lestel, Cléo Collomb (philosophe à Paris-Saclay) et Alexei Grinbaum (physicien au CEA). Nous avons amorcé un échange autour de la robotique existentielle. Dominique Lestel définit cette approche à travers les « machines insurrectionnelles » (livre « Machines insurrectionnelles. Une théorie post-biologique du vivant ». Dominique Lestel, Patrice Killoffer, Fayard, 2021) des technologies qui dépassent leur simple fonction d’outil pour devenir des acteurs à part entière, modifiant profondément notre environnement et nos interactions. Le film, à travers le personnage de Théo, un robot « existentiel », illustre cette vision de maniere comique en mettant en lumière comment ces machines ouvrent de nouvelles perspectives sur notre humanité et notre écologie future. Cette fiction, qui sortira en mai 2025, propose une réflexion sur comment la fiction peut interroger le réel et envisager des propositions originales pour experimenter des scenarios de vie avec des technologies qui implique l’écologie de vie ensemble des humains.

Le synopsis du film

Le film s’ouvre sur une publicité omniprésente dans une ville française, mettant en avant des robots accompagnés d’un slogan intriguant : “Don’t Think”. Dès les premières scènes, ces robots s’intègrent dans le quotidien des humains : ils font les courses, poussent des caddies, promènent des chiens, conduisent des voitures et assistent les personnes âgées ou fragiles dans la rue. Occupant des rôles fonctionnels, ils semblent parfaitement intégrés dans le paysage urbain et social.

Au fil du récit, on découvre que la société française s’est réorganisée de cette manière pour répondre à une pénurie de personnel soignant, éducatif et dans d’autres secteurs essentiels. L’introduction des robots dans la vie quotidienne est ainsi présentée comme une solution à ces manques de ressources humaines. Cependant, cette transformation sociétale est surtout illustrée par l’omniprésence des robots dans les tâches quotidiennes, sans explorer en profondeur les autres changements structurels qu’elle aurait pu engendrer. Le personnage principal, Max, une anti-système et mère d’une jeune fille, aspire à vivre dans un pays où les robots n’ont pas encore envahi tous les aspects de la vie. Ce désir exprime une résistance à cette omniprésence technologique. L’intrigue suit donc Max et sa fille, Paola, scolarisée à domicile. Tout en prenant soin de son enfant, Max l’entraîne Paola dans de petits larcins, dont le dernier est particulièrement audacieux : le vol d’un robot dans une maison de retraite, destiné à être démonté et vendu en pièces détachées. Ce projet échoue, et Max et sa fille se retrouvent à vivre avec Théo, un modèle d’ancienne génération (version T0).

Tout au long du film, la place et le rôle des robots sont interrogés. Le slogan “Don’t Think”, d’abord anodin, devient de plus en plus ambigu au fil de l’histoire. Finalement, ce slogan est renversé dans les scènes finales, où la protagoniste, après avoir partagé son quotidien avec le robot Théo, transforme positivement sa vision de la vie. Bien que l’introduction s’appuie sur des scénarios classiques déjà largement explorés dans la communauté de la robotique, elle captive par la manière dont l’intentionnalité des robots est dévoilée de manière progressive. Toutefois, certains choix narratifs concernant les interactions avec ces robots et leur place dans l’histoire peuvent prêter à critique.

Le robot Théo

Dans le film, le robot Théo est incarné par un.e acteur.ice vêtu.e d’un “costume de robot” : une coque en plastique qui reprend les représentations classiques de la robotique. On y retrouve les clichés familiers : une coque blanche, un design humanoïde, un visage figé, et des gestes oscillant entre fluidité et mécanique.

Ce choix esthétique, déjà vu dans d’autres films explorant des histoires similaires (comme Robot and Frank, 2012), révèle que les robots utilisés dans le film sont des marionnettes, des humains dissimulés sous des coques en plastique. Ce procédé questionne la frontière entre l’animé et l’inerte. Par exemple, dans le film, le visage de Théo demeure immobile, à l’exception de lumières s’allumant dans ses yeux ou de l’activation occasionnelle d’un panneau de batterie, introduisant une forme d’animation minimaliste. Dominique Lestel, dans un article de 2022, établit un parallèle entre cette “robotique existentielle” et les marionnettes.Il souligne que “l’opposition radicale entre ce qui est animé et ce qui reste nécessairement inerte, entre ce qui est vivant et ce qui ne l’est pas, relève d’une certaine fantasmagorie positiviste” (Lestel, 2022). Ce point de vue éclaire un jeu subtil avec l’irréel et les fantasmes qui peuplent notre imaginaire collectif autour de la robotique. Selon Lestel, la robotique existentielle dépasse les simples défis d’ingénierie pour devenir une véritable “provocation culturelle qu’il convient de comprendre pleinement pour saisir ce qui est en jeu avec ces artefacts”. Dans le film, cette dimension fantasmagorique s’inscrit aussi dans un registre résolument positif : l’apparence de Théo est lisse et neutre, loin de susciter la peur. Théo est ainsi représenté comme un objet bien identifié dans la catégorie des robots, un être familier dont l’apparence le rend accessible et rassurant.

Cette caractérisation du robot pose toutefois des questions sur sa place dans la fiction et son rôle au sein de l’histoire. Quels enjeux se dessinent autour de son intégration dans un monde humain, et comment cette représentation façonne-t-elle la perception d’un robot comme Théo dans la vie des personnages ? Ces réflexions prennent tout leur sens au fil de l’intrigue, où Théo devient bien plus qu’un simple robot fonctionnel dans les yeux de la protagoniste.

Un film finalement pas sur les robots, mais sur les relations humaines et la médiation par la technologie

Un Monde Merveilleux est bien plus qu’une simple fiction sur les robots. Il interroge leur place dans notre société, non pas comme des agents de transformation directe, mais comme des révélateurs de notre propre humanité. Ces robots n’imposent pas de changements radicaux aux valeurs des protagonistes, mais les amplifient, offrant un soutien là où il est nécessaire.

À travers des scénarios riches et variés, le film invite à réfléchir aux implications d’un monde où les robots deviennent des acteurs subtils des transformations intérieures. Dans cette histoire, les robots agissent comme des miroirs : ils reflètent et amplifient les traits des personnages qu’ils accompagnent. Les protagonistes caricaturaux demeurent fidèles à leurs excès, tandis que ceux dotés d’un “bon fond” (la protagoniste Max) approfondisse sa bienveillance. La technologie incarnée par ces robots dépasse une simple neutralité fonctionnelle. Elle intervient activement, rappelant à l’ordre ou révélant des vérités psychologiques et physiques sur les personnages. Les robots agissent alors comme des catalyseurs, voire des médiateurs, facilitant des évolutions personnelles et des prises de conscience.

La protagoniste, Max, voit sa vie bouleversée grâce à Théo, un robot assistant médical. Ce dernier incarne un rôle purement fonctionnel : capable de diagnostiquer une fracture, de percevoir des changements émotionnels, et de simuler une intentionnalité orientée vers le soin et la guérison. Le robot, sans imposer sa volonté, s’intègre comme une aide discrète mais déterminante. À la fin de l’histoire, Théo accomplit pleinement sa mission : en l’espace de quelques semaines, Max retrouve une nouvelle énergie, réorganise sa vie, et amorce un renouveau positif. La technologie, ici, apparaît comme une prothèse temporaire. Cependant, une question demeure : cette transformation aurait-elle pu avoir lieu sans l’intervention d’un robot ? Par exemple, Max (attention, spoiler) aurait-elle pu obtenir les mêmes résultats grâce à une prise de conscience et un sursaut personnel, plutôt qu’en étant confrontée à l’enlèvement de sa fille par les services sociaux ?

Question finale : comment peut-on “tuer” des robots ?

Cette question, posée par Dominique Lestel, traverse plusieurs réflexions et trouve des réponses nuancées dans divers travaux. Par exemple, la thèse de Nawelle Zaidi, qui analyse sept types de robots fonctionnels, démontre pourquoi ils ne sont pas adaptés à l’écologie spécifique des EHPAD. Lors de la table ronde, Cléo Collomb, quant à elle, approfondit cette complexité, soulignant que répondre à cette interrogation exige une déconstruction profonde des imaginaires associés à la robotique.

La fin de la séance interpelle ces réflexions passionnantes en réaffirmant l’importance des arts, notamment du théâtre et du cinéma, dans l’exploration des relations entre humains et robots. Comme l’a souligné le réalisateur Tarik Saleh, dans un autre contexte, “Fiction is a way to investigate the truth on an emotional level“. Dans l’écriture de ce post, en le partageant avec ma collègue Isabelle Cossin, elle m’a rappelé l’échange que nous avons eu il y a quelques années avec l’artiste, roboticien et auteur Zaven Paré, qui a ajouté une perspective précieuse sur la manière dont les métiers impliqués dans la création d’un film ou d’une pièce de théâtre peuvent construire une véritable plateforme d’émerveillement. Zaven Paré évoque notamment la nécessité d’une interdisciplinarité spécifique à la conception de robots :
“En France, bien que l’on demande de l’interdisciplinarité, un projet CNRS qui comporte plus de trois disciplines disposera difficilement d’un budget dans ce sens ! Si l’on fait des androïdes aujourd’hui, ce n’est pas parce que c’est le futur. C’est pour faire réfléchir et travailler ensemble des mécaniciens, des électromécaniciens, des programmeurs, des gens qui travaillent sur l’implantation capillaire, le mouvement des yeux, le contact oculaire, la reconnaissance faciale, la postsynchronisation de la parole… Il y a aussi des neurologues, des artistes, des cognitivistes, des psychologues, des sociologues… Cela représente une plateforme d’émerveillement, d’enchantement. Pour une fois, dans ce projet de société, nous avons cette opportunité de faire travailler des gens ensemble et réfléchir à ce vers quoi l’on va” (Paré, 2018).

Et la robotique crée cette plateforme d’émerveillement. Le dialogue entre disciplines scientifiques, artistiques et humaines devient non seulement une méthode d’investigation, mais aussi un moyen d’inspirer et de redéfinir nos rapports à la technologie et à l’humanité.

Références

Paré, Z. (2018). L’empathie artificielle, suivie de la discussion Des robots qui peuvent se mouvoir et nous émouvoir. Actes du séminaire de Strate Research.

Lestel, D., Killoffer, P. (2021). Machines insurrectionnelles : Une théorie post-biologique du vivant. Fayard.

Lestel, D. (2022). La robotique existentielle et l’art du marionnettiste. https://jadislherbe.blog/2022/01/30/la-robotique-et-lart-des-marionnettes/