“Le vivant comme effet de sens”, retour sur le congrès de l’Association Française de Sémiotique

Du 28 au 30 août 2024, à l’Université Bordeaux Montaigne, j’ai eu le plaisir de participer au Congrès de l’Association Française de Sémiotique qui a réuni des chercheur·e·s en sémiotique, biologie, philosophie, art et design autour d’un thème d’actualité : Le vivant comme effet de sens.  👉 programme détaillé ici !

Cette année, il s’agissait de questionner la manière dont le vivant est représenté et construit par différents langages et supports. Ce questionnement s’inscrit dans un contexte de crise écologique, où les distinctions entre nature et culture, ou humain et non-humain, sont remises en cause pour adopter une perspective qui dépasse les divisions classiques et anthropocentrées.

Quelques conférences marquantes 

De la biosémiotique de Kalevi Kull à la mésologie d’Augustin Berque, les chercheurs et chercheuses ont montré comment le langage et les signes influencent notre compréhension du monde vivant.

Kalevi Kull : Pourquoi la biologie a besoin de la sémiotique ?

Kalevi Kull, éminent professeur de biosémiotique, a donné le ton de la première journée avec une présentation intitulée Life and semiosis: general semiotics revisited. Kull a plongé l’audience dans l’univers fascinant de la biosémiotique, discutant de la manière dont les signes sont générés par les organismes vivants. Il a évoqué le concept de “stigmergie” diffusé par le biologiste Pierre-Paul Grassé, illustrant comment les actions des organismes laissent des signes interprétables par d’autres, agissant sur eux en leur faisant faire des actions à leur tour. Cette idée est essentielle pour comprendre l’évolution de la communication dans la nature. 

“something is missing in biological understanding of living”

Kull a insisté sur la nécessité d’une discipline comme la sémiotique pour pallier ce que la biologie ne peut entièrement expliquer. Il a rappelé la coexistence de deux visions de la biologie : celle, classique, basée sur la réplication génétique (replication-based biology), avec une approche néo-darwinienne, biophysique; et une autre, basée sur l’agentivité (agency-based biology), c’est le courant incluant l’épigénétique et la bio sémiotique, qui voit les organismes comme acteurs de leur propre évolution, influençant la sélection à travers leurs actions.

Pour souligner la complexité du processus sémiotique qui ne peut être réduit à un simple processus déterministe de l’évolution du vivant, il a exposé l’idée de la simultanéeité perceptuelle. Pour la comprendre, il faut penser à l’expérience d’un orchestre devant lequel nous pouvons percevoir, simultanément, à la fois les sons des différents instruments et l’harmonie globale du morceau joué. Nous pouvons alors percevoir un tout indivisible tout en distinguant les détails. 

Ainsi, selon lui, la signification est toujours “surréelle” (c’est à dire super réelle) puisque pour pouvoir interpréter, il faut une co-présence de plusieurs sens sinon c’est déterministe et ce n’est pas de la sémiotique. Donc comme le surréalisme, la nature de la sémiose (production de sens), est l’étude de la contradiction. 

Augustin Berque : La Trajection et l’Écoumène

Étant totalement alignée dans mes recherches avec le concept de mésologie, la conférence d’Augustin Berque, géographe directeur d’étude retraité à l’EHESS, a permis d’affiner ma compréhension du concept de mésologie et de confirmer son importance pour penser le design comme une action émanant du milieu et l’impactant en retour.

Berque a exploré la notion d’écoumène, ou le lien intrinsèque entre les humains et leur environnement, en montrant que ce que nous considérons comme naturel est souvent le produit d’un artifice technique, mais ce même artifice est intériorisé par le symbole. Il a expliqué comment les humains créent des ponts symboliques entre le ciel et la terre, l’extériorité et l’intériorité. Il parle alors d’un mouvement perpétuel entre “anthropisation par la technique et humanisation par le symbole”. 

Un moment fort de sa présentation a été sa réflexion sur la manière dont les techniques et les symboles façonnent notre corps médial, à la fois éco-technique et symbolique. En parlant de la “trajection”, un concept qui renvoie à ce qui n’est ni proprement subjectif ni proprement objectif, il décrit par quel processus on rend visible l’essence des choses en dévoilant leur existence sous un nouveau jour.

Ces concept sont à garder en tête ne serait-ce que pour se rappeler que rien n’est totalement naturel ni totalement culturel et que nous, humains, vivons nécessairement dans un milieu techno-socio-biologique, c’est notre “nature”. 

Comment les jeunes designers projettent-ils/elles le futur des vivants ?

L’équipe Strate Research s’intéresse à la prospective et au design fiction depuis un moment. Récemment nous avons initié une analyse de projets de design fiction (170 au total) produits lors d’un grand workshop par l’ensemble des étudiant·e·s de Strate en groupes multi-niveaux et multi filières. 

Pour cette conférence, j’ai voulu analyser plus spécifiquement comment les vivants sont représentés dans des futurs contraints. Y a-t-il une hiérarchisation entre les catégories du vivant (humains, animaux, végétaux) ? Quel rapport pouvons-nous déceler dans leurs projections, entre les représentations du vivant et les imaginaires technologiques qui sous tendent leur viabilité ? En plus de tenter d’esquisser une typologie des représentations des vivants, ainsi que des places et statuts accordés à chacun, ce travail avait pour but d’interroger l’influence des pensées du vivants actuellement répandues et dominantes (notamment dans l’espace médiatique français) sur les représentations des jeunes designers

Déjà au niveau du choix de la technique de représentation, le premier constat intéressant est que pour plus d’un projet sur 2 (57%) les étudiant·e·s ont eu recours à l’IA générative contre seulement 5% qui ont choisi d’utiliser une technique manuelle (dessin, collage, photographie). Cela va dans le sens de l’idée que projeter et représenter le futur est une tâche vertigineuse (comme le disent Emmanuel Grimaud et Julien Wacquez dans cet article). Alors la délégation de la tâche à une IA est-elle un symptôme d’une peur qui pourrait paralyser l’imagination ? ou au contraire, est-ce que le passage par cet outil qui donne un résultat rapide est une volonté de garder le contrôle sur ce vertige, comme si pouvoir représenter le futur contribue déjà à notre agentivité pour le faire advenir ? Nous avons prévu de consacrer un autre article spécifiquement à ces questions (qui sera présenté lors de la prochaine conférence Cumulus à Nantes en juin 2025). 

En ce qui concerne la représentation des vivants, l’imaginaire des jeunes designers correspond-t-il à ce constat partagé par plusieurs penseurs du vivants que le reste des espèces (animales, végétales, champignons et bactéries, si on y pense), rassemblées souvent sous le terme générique “nature” ne sont considérées que comme ressources ou paysage de nos activités humaines ? La réponse est : oui. 

Les étudiant·e·s ont fait la part belle à l’humain qui est présent dans 85% des projets, contre 49% pour les végétaux et seulement 14% pour les animaux (avec des variations non significatives selon le narratif de départ). Cela va dans le sens des penseurs du vivant qui affirment comment notre regard sur le monde est encore totalement anthropocentré et que c’est ce qui nous a conduit à l’état actuel de la planète. 

Bien que la séparation entre nature et culture ait été remise en question depuis des décennies par le célèbre anthropologue Philippe Descola puis par plusieurs anthropologues dans sa lignée, cette idée occidentale de l’humain dominant la nature continue à imprégner les imaginaires des jeunes générations. Dans les projets on relève plusieurs statuts des vivants qui reflètent cette position dominante des humains qui continuent à exploiter le vivant pour leur confort. 

Les végétaux ont majoritairement une fonction décorative (paysage, ornement,…), parfois une fonction alimentaire. Il est beaucoup plus rare de trouver un exemple de “plantes compagnes” selon l’expression de l’ethnobotaniste Pierre Lieutaghi, celle avec laquelle on se sent en lien. Quant aux rares animaux présents à l’image, on a pu les retrouver comme ressource alimentaire mais aussi comme compagnons à protéger ou comme fournisseurs de service (des insectes qui remplacent l’éclairage urbain, des chiens détecteurs de maladie). 

Néanmoins, le projet “Biococon” a particulièrement retenu notre attention car bien qu’il prône une idée de symbiose entre les espèces, à un point que le végétal devient à la fois la protection de l’humain (comme une seconde peau) mais aussi un habitat pour des animaux. Ce scénario incarne un idéal fantasmé qui se rapproche davantage de la science fiction et qui suppose un changement biologique et non uniquement culturel qui ferait que la symbiose puisse exister. 

Dans cette analyse, j’ai souhaité aussi confronter ce rapport au vivant aux conditions de vie représentées. Pour cela j’ai analysé la présence des systèmes techniques à l’image, puis dans le texte, en les classant sur une échelle de complexité allant des systèmes simples manuels ou mécaniques, aux très complexes décrivant des technologies qui n’existent pas encore, en passant par les échelles intermédiaires modérément complexe incluant automatisation ou usage d’énergie renouvelable et complexe avec la robotique et l’IA. 

L’analyse de la présence des systèmes techniques à l’image a montré, sans grande surprise, une présence importante des systèmes techniques (dans 82% des projets) de manière implicite (25%) ou explicite (57%). Le plus souvent, ce sont les systèmes modérément complexes, ce qui correspond à un imaginaire du 20e siècle.  Les changements de niveau de complexité décrit entre l’image seule et la lecture du texte vont essentiellement vers des systèmes techniques plus complexes (certains scénarios changent même de l’absence de représentation de technologie vers l’existence du niveau le plus complexe).  

Étant donné que plus une technologie est complexe, plus elle nécessite davantage de ressources et d’énergie pour être fabriquée, déployée et pour fonctionner, cela remet en doute la garantie des conditions de vie nécessaires aux vivants. Autrement dit, nous pouvons nous poser la question de la confiance que les jeunes designers accordent au développement technologique malgré son impact sur la biosphère. Ce paradoxe est récurrent et assez visible dans plusieurs types de scénarios. Par exemple, plusieurs projets décrivent une volonté de dpasser les limites physiques auxquelles nous nous heurtons en anthropocène, une tentative de fuite de la surface de la Terre avec des conditions de vie qui se dégradent, pour explorer une vie souterraine ou dans les profondeurs des océans, toujours avec le support d’une technologie assez fiable pour permettre cela. 

S’il est difficile de nier une volonté de changement radical, il me semble que les imaginaires actuels de la vie dans des futurs contraints continuent à être imprégnés par la trajectoire actuelle du développement technologique (le mythe du progrès), parallèlement à une mythification d’une nature à laquelle il suffit de se connecter pour cohabiter avec en harmonie. 

À l’issue de cette première analyse (l’article est à paraître prochainement !), j’ai donc confirmé une influence des penseurs du vivant sur les imaginaires des jeunes générations. Cependant, sans une réelle prise de conscience des enjeux techniques liés au changement climatique, ces idées peuvent s’avérer contre-productives. Elles risquent de teinter notre perception du monde d’un certain irréalisme, voire d’un romantisme naïf,  qui devient nuisible lorsqu’il s’agit de prendre des décisions urgentes. Ces décisions sont cruciales pour réduire l’entropie générée par des activités humaines dont les impacts physiques et les conséquences immédiates sont incontestables.

In fine, si je dois faire converger toutes les communications malgré leur diversité, je dirais que le message principal est celui de la nécessité de changer notre être-au-monde et notre pensée et rapport aux vivants et éléments naturels, c’est l’étape élémentaire pour agir vers un design orienté milieu. Et si la science ne suffit pas à comprendre le vivant comme l’a rappelé le biosémioticien Kalevi Kull, nous avons d’autant plus besoin de représentations pour se projeter et faire face à des problèmes toujours plus complexes et difficiles à appréhender (notamment en raison de leur échelle temporelle et physique). Le design (et l’art) ont un rôle certain pour cela. Ainsi, en tant que pédagogues, nous avons une responsabilité pour faire bifurquer les imaginaires de ceux et celles qui ont pour mission de faire bifurquer les pratiques et usages pour des modes de vie soutenables.