Rapport d’étonnement du Colloque Vision[s]

Par Carmelle et Raphaël

Les 27 et 28 mars derniers, s’est tenu à Strate Le colloque “Vision[s]”, réunissant de nombreux·euses professionnel·les de l’industrie, de la recherche et du monde de l’art et du design. L’occasion pour les stagiaires de Strate Research de prendre du recul par rapport à leur pratique, de réfléchir à leur rôle en tant que designer et à l’avenir de leur métier mais aussi de s’interroger sur leur formation. Ce rapport d’étonnement réalisé à 4 mains rend compte de leurs observations critiques sur ces 2 jours.

L’objectif du colloque “Vision[s]” organisé par Strate était de discuter de l’avenir de l’enseignement du design, au travers de quatre thèmes principaux : le design pour la nouvelle industrie, le design pour envisager les futurs souhaitables, le design pour la transformation des organisations humaines et le design pour les communautés et territoires. Face au dérèglement climatique, l’industrie est en pleine transformation. Une nouvelle industrie émerge avec de nouveaux métiers, comme celui d’ingénieur·e-designer, métier hybride qui pourrait voir le jour.  La prospection est par ailleurs, un moyen pour questionner les futurs. Si les études scientifiques, la science-fiction et le design fiction sont des outils qui permettent de concevoir des scénarios pour accompagner la transformation, le design fiction permet de stimuler notre imagination et nos émotions face à ces futurs incertains, souhaitables ou non. Les milieux de l’économie, de l’industrie et de l’entrepreneuriat sont voués à se diversifier également. Le design systémique et la prospection sont des outils qui accompagnent ce changement.

Le métier de designer est en train d’évoluer et ne suit plus nécessairement les règles de l’industrie. Pour certain.es, les enjeux sont plus grands. Iel.s sont au service des valeurs et principes des communautés, afin de participer à la construction d’un monde plus juste. Ils créent pour celleux que l’on n’entend pas. Le colloque a exploré les futurs de l’enseignement du design. Le rôle du·de la designer est en pleine redéfinition. Comment le·a designer doit-iel s’inscrire dans la société ? Quelle place doit-iel occuper ? Quel rôle doit-iel ou peut-iel jouer ? L’industrie est confrontée à différents enjeux. Il apparaît de plus en plus clairement que les designers cherchent à trouver leur place là où on ne les attend pas. Par exemple, iel·s s’engagent au sein d’hôpitaux ou de services publics ou dans les milieux les moins favorisés. C’est dans ces contextes inattendus que le métier prend un autre sens.

Lors des tables rondes, des designers comme Marie Coirié ou Ivan Iordanoff entre autres, ont relevé le caractère arrogant de leur profession. En effet, parfois dès même sa formation, le·a designer peut dériver vers un manque d’humilité. Dans son rapport avec autrui, ses collaborateur·rice·s ou ses client·e·s, iel peut être amené·e à se positionner “au-dessus” ou “à l’origine”.  Pour ma part, j’ai parfois été surpris en regardant des interviews par le discours presque hautain de certain.e.s designers qui se sentaient poètes-ingénieur.e.s, soit plus sensibles que les technicien.ne.s et plus techniques que les artistes. Alors j’ai essayé de faire des ponts. Quid de moi, en tant qu’étudiant ? Il m’est arrivé parfois de ressentir un manque de légitimité, penser que je débordais sur le terrain d’autres corps de métiers. D’un côté, je ressens comme une légère imposture, et d’un autre, je me ravis de ma polyvalence. A ces titres, soit j’essaye de faire valoir mon statut en le survalorisant ; “Je suis designer, j’initie la page blanche, je suis à l’origine de la création”, soit je pense être capable d’à peu près tout ; “Je ne suis pas expert dans tous les domaines que j’explore, mais je sais au moins les comprendre.”. Avec ce constat, que je me dis que je ressemble de plus en plus aux designers que je côtoie en vidéo. Mais quelle est l’origine de cette posture ? Le secteur du design attire-t-il ce genre d’attitude ou est-ce que c’est le métier de designer qui fait devenir ainsi ? Est-ce vraiment la conséquence d’une quête de reconnaissance ? Et peut-on se faire une place sans ça ?  Pour Marie Coirié,  un.e “designer seul.e ne sert à rien”. Ainsi la qualité fondamentale qu’il/elle doit posséder est l’humilité pour pouvoir s’appuyer sur les professionnel.le compétent.e  et savoir demander l’informations.

Pour ma part, j’ai travaillé sur un projet autour des plateformes de streaming musical. Notre groupe de trois a interrogé la justesse de la rémunération des artistes sur une de ces plateformes. Nous nous sommes retrouvé.e.s limité.e.s par nos connaissances. C’est-à-dire que si nous ne voulions pas faire d’erreur, il nous fallait collaborer avec des économistes, des juristes et des musicien.ne.s. Nous avons mis beaucoup de temps à nous en rendre compte. Nous avons épluché le sujet de long en large mais il nous manquait quelques informations techniques. Nous ne connaissions pas les droits exactes de la propriété intellectuelle des musicien.ne.s mais également le modèle économique de l’entreprise. Pressé.e.s par le temps, nous avons opté pour du design critique. Nous avons d’abord pensé que “c’est plus facile de critiquer un géant de l’industrie musicale que de trouver de réelles solutions”. Mais ce projet faisait sens avec nos recherches et nos valeurs. Cette façon de dénoncer était impactante parce qu’elle a incarné l’usage. Nous nous sommes pris trois véritables claques. La première a été de savoir remettre en question la problématique. La deuxième de se rendre compte que nous avions besoin d’aide. C’est ce que les intervenant.e.s du colloque ont réussi à le mettre en évidence : Le.a designer permet de collaborer efficacement avec différents métiers. Iel a un rôle de facilitateur.rice et apprend des autres disciplines. Sa véritable force réside dans sa capacité à assimiler les connaissances des autres et à les rendre concrètes et applicables. Cela nous ramène aux limites d’une école de design. Nous ne sommes pas suffisamment confronté.e.s à cette manipulation du savoir. Le troisième apprentissage a été de comprendre que ne pas trouver de solution est peut-être une solution. Je ne dirais pas que ce projet est un échec, mais c’est un autre moyen d’interroger des usages. Il nous a mené.e.s là où on ne s’y attendait pas. L’objectif du.de la designer, selon Ruedi Baur (designer chercheur), est de savoir poser les bonnes questions. Et cela va au-delà même de l’apport de solutions. En effet, le.a designer analyse et questionne les usages. Innover pour répondre aux besoins arrive dans un second temps. Il peut ainsi déterminer les usages qui peuvent être mauvais pour l’humain·e, la société ou la communauté. Ces utilisations peuvent ne pas être saines ou même abusives. Nous pouvons supposer deux cas de figure : soit une organisation incite l’utilisateur·rice à adopter ces mauvais usages ou bien l’utilisateur·rice se conforte dans de mauvaises utilisations. Le·a designer doit pouvoir déceler ces nuances. Iel rajoute un concept pour contrebalancer ces habitudes, et ainsi orienter l’utilisation. Mais par moments, cela peut ressembler à soigner les symptômes plutôt que la maladie. C’est-à-dire qu’iel va essayer de corriger les défauts d’utilisation par un autre produit. C’est surenchérir pour perfectionner un produit. Mais cette pratique n’aide pas l’utilisateur·rice à prendre conscience de ses habitudes. L’utilisation du design critique sert à dénoncer par l’usage. L’objectif est que l’utilisateur·rice se pose des questions sur ses utilisations. Peut-être que notre rôle est de devenir défenseur·euse du geste juste ?

Emilie Larose a exposé la différence entre créativité, inventivité et innovation :  la créativité consiste à avoir des idées, l’inventivité à avoir de bonnes idées, tandis que l’innovation consiste à mettre en œuvre les idées les plus impactantes.  Cependant, cela pose la question de ce qu’est une bonne idée. Est-ce une réponse cohérente au problème posé ? Pour qui est-elle bonne ? Est-elle juste tout au long du processus ? Et pour l’innovation, pour qui ces idées sont impactantes et pourquoi elles ont besoin de l’être ? Est- ce que tout le système est respecté par la mise en place de l’idée ? Le.a designer doit être innovant.e. Iel apporte de nouvelles perspectives . Ainsi, au-delà même de sa responsabilité, il est un devoir pour lui.elle d’être juste dans les orientations qu’il.elle soumettra. Rapidement à Strate on nous apprend la responsabilité que nous devons endosser, nous designers. Mais l’aspect systémique de la profession ne nous est pas d’emblée expliqué. J’ai personnellement mis plus d’un an et demi pour assimiler et comprendre le système dans lequel j’évolue. Il apparaît évident que nous avons cette responsabilité de construire des bases viables et durables. Le.a designer peut orienter les choix de l’industrie. Son analyse des systèmes permet de comprendre dans quoi s’inscrit ses choix.  En effet, le design systémique offre une perspective holistique qui permet d’analyser l’évolution des interactions et des usages. C’est un outil qui permet de ne rien écarter d’un système ; chaque élément y a sa place et participe à la circulation de l’information. Ce qui permet au..à la designer d’avoir une bonne connaissance du milieu dans lequel s’inscrit son service. Nous avons la faculté de mettre en lien toutes ces données.  Comme nous l’avons mentionné, le design est avant tout un jeu d’interaction, de relations qui donne naissance à la conception. Les intervenant.e.s lors des tables rondes ont donc relevé la question: Pour, Par et Avec qui est fait le design.Si le.a designer se contente de créer seul.e et pour lui.elle, iel manque à ses devoirs, à ses responsabilités, à un design juste et bon. Dans tout l’organigramme du système dont il fait partie, le.a designer peut avoir la prétention de s’accaparer l’étiquette du.de la “créatif.ve” de l’équipe.

Dès lors que le.a designer s’inscrit dans le processus et endosse un rôle de gestion, de synchronisation entre diverses parties prenantes, corps de métiers et consommateurs, iel prétend à une posture politique. Ce rôle n’est pas forcément identifié de prime abord même si le.a designer fait déjà de la politique en interne ou a des responsabilités dans l’organisation. Le.a designer est formé.e pour créer, concevoir, innover et le.a politique est formé.e à diriger. Le.a designer peut exercer du pouvoir public mais ce n’est pas sa  faculté principale ; c’est dans sa posture, sa capacité à prendre des décisions et à les expliquer que le.a designer a un rôle à jouer. Cependant, je reste persuadé que l’implication du.de la designer dans des sphères dites politiques doit être plus importante. Si le.a designer doit être politique, iel doit être le porte-parole des métiers de l’innovation. Je crains aujourd’hui qu’il ne soit trop vu comme un métier prestataire ; “la politique décide et le.a designer applique”. Il faut que le.a designer ait un rôle en amont, pas seulement consultatif. Il doit prendre part aux décisions. Les politiques ne doivent pas tous être des designers, cela accentuerait l’entre soi du design actuel, il faut je pense une multiplicité de métiers dans le corps décisionnaire. Cela revient également à déterminer le rôle du designer au sein de l’équipe : à quel moment doit-iel devenir décisionnaire ? Comment peut-iel mettre en avant ses idées sans pour autant imposer sa manière de travailler ? Comment peut-iel orienter les choix de l’industrie ?

Selon Clément Rémy et Nicolas Roesch, le.a designer possède la capacité de rendre visible l’invisible. De manière très terre à terre, cela signifie dans un premier temps de porter la parole de celleux qui n’en n’ont pas, y compris les non-humain. La société regorge de communautés inécoutées, dont les revendications peuvent-être discréditées, reléguées au second rang, considérées comme invalables. Comme Clément Rémy le soulignait, le.a designer se doit donc de porter la voix de ces personnes, d’aller vers ces utilisateurs et utilisatrices délaissé·e·s. Rappelons-nous, le Design c’est avant tout Pour et Avec qui. Alors l’idée n’est pas tant de faire à la place de ces personnes, Pascal Le Masson avançait la différence entre “l’aide à la conception” et “la conception à la place de”. Le.a Designer doit permettre grâce à ses connaissances, son expertise, d’aider les utilisateurs et les utilisatrices à concevoir les solutions aux problèmes qu’eux même auront soulevé.e. Ce n’est pas le rôle du.de la Designer de déterminer les problèmes des minorités pour lesquelles iel doit s’investir.

Les invisibles sont également les non humains c’est-à-dire les animaux, les insectes, les végétaux, etc.  tout ce qui constitue la biodiversité. Ce sont ceux pour qui on ne crée pas. Rendre visible l’invisible c’est également faire correspondre les imaginaires. Notre statut de créatif.ve nous permet donc de nous atteler à cette tâche. Cependant, il est essentiel de ne pas oublier que la créativité est une faculté qui nécessite d’être musclée et entretenue. Si nous perdons de vue le monde qui nous entoure, l’invisible risque de disparaître de notre perception. “Quand cela disparaît de l’imaginaire des créatif.ve.s, cela disparaît du monde” . Ainsi, l’univers des créatif.ve.s a ses limites, comme le souligne Nicolas Roesch.

Le futur est un terme indissociable et intrinsèque à la profession de Designer. Celui-ci doit voir plus loin que le présent, comprendre ce qui arrivera à l’avenir, et se sentir capable d’insuffler le changement. Iel lui apparaît donc comme une évidence mais surtout un devoir de considérer que le futur appartient à tous. Les intervenants étaient d’accord pour dire qu’il existe une multitude de futurs. Seulement, on pourrait se poser la question de la pertinence des différents futurs “souhaitables”. En effet, au regard des projets architecturaux par exemple, de l’Arabie Saoudite, on peut se demander si les futurs doivent appartenir à tous. On se demandera ensuite si nos futurs doivent cohabiter, se compenser, si on doit en faire valoir certain.e.s plus que d’autres. Il semble ressortir du colloque une nécessité d’égalité entre les différents futurs soumis. Mais entre la vision mobilité douce, low tech, no tech voire primitive et les images fantasmées d’un futur aux building futuristes et aux voitures volantes autonomes, il est difficile de trouver un équilibre et un compromis. Le souhaitable au singulier n’existe pas, mais au pluriel, il implique une multitude de questions ; souhaitables pour qui, à qui, comment et pour combien de temps.

En guise de conclusion, nous avons choisi d’émettre nos propositions pour un meilleur futur colloque. En premier lieu, la répartition du temps et la structure des interventions. Quinze minutes représentent très peu de temps pour les intervenant.e.s de se présenter et développer leurs idées. Peut-être serait-il préférable d’accorder moins de temps à l’introduction de leur personne et mettre plus en lumière leur revendications et théorisation d’idées. La table ronde aussi paraissait quelquefois dysfonctionner. La séance semblait plus comme un prolongement du speech individuel des intervenant.e.s, dire ce qu’ils n’ont pas eu le temps de développer, plutôt qu’un échange avec du répondant. Enfin, l’approche de la technique du design futur a très peu abordé les solutions low-tech/No tech, ce qui laisse un arrière-goût de “le futur est indissociable de la technologie”. On peut donc être un peu frustré : on parle d’engagement durable des nouvelles industries mais on omet de dire ou d’ouvrir des solutions vers des usages sans ces technologies qui constituent une source d’émissions non négligeable.