Nordes Conference 2023 : retour d’expérience suédoise

Du 12 au 14 juin, la petite ville de Norrköping (ancienne ville industrielle, par ailleurs détentrice du plus large fond mondial d’archives dédié à la collecte de documents sur les OVNI : “Archives for the unexplained”) a accueilli la conférence Nordes (Nordic Design Research – une branche de la Design Research Society). 

Le « fer à repasser », ancienne usine emblématique de la ville – Une reconstitution du fonds d’archives dédié aux OVNI – Une production du workshop “The ghosts of design” – La preuve qu’on a retenu des choses (et qu’Isabelle a fêté son anniversaire pendant la conférence 😉

Sans lien aucun avec les OVNI (quoi que ?), nous y étions pour présenter notre article analysant la manière dont les films de prospective stratégique représentent l’expérience humaine [1]. Ce papier découle d’un projet de recherche action mené en 2022 avec Alstom, qui nous avait amenées à formaliser une vision de la mobilité urbaine en 2050, accompagnée de recommandations pour l’atteindre.

Si notre contribution répondait un thème de la conférence, This space intentionally left [blank], c’est que notre regard présent a un pouvoir performatif sur « le futur ». Comment ouvrir le champ, diversifier et discuter nos projections ? Tel était un premier fil rouge de la conférence, assumé dès l’ouverture par notre hôte Stefan Holmlid (Univ. Linköping, Suède):

“Let’s celebrate the curious and the critical, let’s have conversations!”

Dans cette communauté essentiellement scandinave à l’origine du participatory design, l’heure n’est vraiment plus à l’anthropocentrisme. Reconnaissant que le design est ontologique (c’est-à-dire que nos moindres actions génèrent des manières de vivre), la conférence nous a invité.e.s à nous décentrer durant trois jours, et ça fait du bien !

Depuis quelques années, on parle beaucoup de l’impératif de « décoloniser le design ». Dans cette communauté, le slogan prend réalité. Comment alors nous détacher du solutionnisme qui reste attaché au design ?

Une première chose est de se concentrer sur le processus plutôt que sur le résultat. La diversité et la multiplicité des projets et des recherches montre (au cas où on en douterait encore) que le design et son approche systémique est partout, de l’expérience muséale à la culture de la tomate en passant par la recherche d’identité. 

Il faut par ailleurs prendre conscience des fantômes qui nous hantent, comme ceux d’un « progrès » univoque, et de l’illusion de contrôle… Le design est aujourd’hui à la croisée des chemins entre la volonté d’intervenir pour transformer les situations, et la reconnaissance de leur indissoluble complexité.

Pour combiner l’œil analytique du chercheur et la voix subjective du designer, on peut apprendre de nos expérimentations comme autant d’expression d’« autres voix ». Articuler les points de vue : conscience à la 1epersonne, empathie à la 2e, analyse critique à la 3e.

Cet élargissement de conscience est un enjeu d’éducation à la métacognition, pour apprendre à naviguer entre autoréflexivité et pensée systémique. 

“Between stimulus and response there is a space.
In that space lies our growth and our freedom.”
[Victor Frankl]

Et pour cela, pourquoi ne pas faire un pas de côté pour s’intéresser au cinéma et à ses techniques ? Une contribution de notre session proposait de (re)construire une mémoire à travers des images juxtaposées ou mises en relation par le montage vidéo, afin d’utiliser la réalité pour créer un espace d’émergence de la fiction

En sens inverse, il nous a été montré comment une approche de storytelling aide à créer un espace de sécurité dans le projet, où les participants peuvent exprimer leur inconfort, leurs conflits intérieures, de l’humour… mettre ces éléments en valeur est un premier pas pour faire entendre la pluralité des voix et créer un futur partagé. 

Car un enjeu réside dans la distribution du pouvoir : comment rendre visible les mécanismes qui créent de l’exclusion, même dans le design dit « participatif » ? Plusieurs interventions empruntaient à l’activisme pour pousser des contre-narratifs, dont voici deux exemples :

  • une étude de la révolte contre les mesures anti-covid en Chine. Les manifestants réprimés brandissaient des feuilles de papier blanc, maniant le silence pour protester contre la censure, à l’aide de cet objet anodin rendu « désobéissant ». 
  • une rencontre entre design discursif (proche du design spéculatif, il vise à provoquer réflexion et discussion) et activisme : comment faire sortir ces démarches des galeries et des conférences, en menant des actions disruptives in situ ? Comment les disséminer pour avoir un vrai impact ? 

Le fil conducteur que nous avons trouvé entre toutes ces contributions et les discussions qu’elles ont générées, est une interrogation sur les changements que l’on travaille à faire advenir. De la critique à l’avenir souhaitable, il n’y a pas d’opposition stricte, mais une continuité qui suppose engagement et réflexivité, à la fois des designers et des co-participants/publics/usagers… Toutes les dichotomies binaires s’effacent, y compris entre passé et futur, intervention et effacement. Et le design s’ouvre à de nouvelles pratiques : réparer, prendre soin, régénérer, voire renoncer…

Et dans ces nouvelles pratiques, une importance non négligeable est (re)donnée au corps qui devient « plate-forme » d’investigation et d’expérimentation, objet intermédiaire, ou simplement « passeur » d’une expérience ou d’une réflexion plus globale. L’occasion aussi pour le design de redéfinir les besoins humains (avec le corps augmenté par exemple), de transformer les méthodes d’idéation en les projetant dans le corps d’un tiers (idéation du danseur au designer par exemple) ou d’intégrer des notions plus intimes, de l’ambiguïté et du care dans un dialogue avec le corps de l’autre pour ouvrir des espaces de possibilités.

Enfin, coup de cœur pour le travail de Julia Lohmann, une chercheuse allemande (Univ. Aalto, Finlande) qui a retracé pour nous son parcours de recherche création. Tout commence avec un questionnement sur l’émergence de notre empathie : comment se fait-il qu’en fonction des contextes, on se soucie ou non d’autres êtres ? Par quels processus un « organisme » devient-il « matériau » puis « artefact », et peut-on les renverser ?

Julia entame donc des expérimentations avec des larves-artistes, des carcasses de vaches en abattoir, ou encore des panses de mouton… pour leur redonner la possibilité d’être vues et reconnues. Constatant que l’humain est devenu une espèce pivot au sein du vivant, elle nous pousse à questionner nos pratiques. Comment faire de notre hyper-agentivité une force régénératrice plutôt que destructrice ?

Comme toujours, une conférence amène beaucoup d’inspiration, mais aussi de questionnement et de remise en question – aucune de ces expériences n’étant évidentes à partager ! Nous vous proposons donc d’ouvrir la discussion, et de partager les sources qui auront piqué votre curiosité.

[1] Cossin, I., Berger, E., Ocnarescu, I. (2023). Prospective Films, When A Strategic Vision Meets The Diversity Of Human Experience.